Cette nuit là, ni Franck, ni Todd, ni Sally ne dormirent beaucoup. Après avoir testé la puce avec succès, c’est comme à regret qu’ils allèrent se coucher. Allongé sur le dos, les bras derrière la tête, Todd, les yeux grands ouverts essayait en vain d’imaginer sa stratégie une fois arrivé à Central Ville… Sally, de son côté ne cessait de s’agiter, se collant à Todd, puis retournant dans son coin où de temps à autre elle torturait son oreiller ou poussait de longs soupirs. Puis, la fatigue aidant, ils s’endormirent…
Le réveil leur laissa cette drôle de sensation de ne pas avoir fermé l’œil de la nuit.
-J’ai peur Todd, murmura Sally en se blottissant dans ses bras.
-Moi aussi, lâcha Todd, enfin je ne sais si c’est de la peur ou de l’excitation… Je crois qu’attendre est le plus difficile. Il faut que je bouge. Je comprends le stress des acteurs juste avant d’entrer en scène, et je sais que dès que j’aurai mis le pied sur la première planche, ça ira mieux.
Puis tout alla très vite, trop vite au goût de Sally. Les derniers préparatifs, les dernières vérifications et déjà Todd s’éloignait vers la Zone Morte aux commandes du « glisseur » de Franck.
Un sentiment de vide immense envahit Sally. Elle se revoyait encore quelques heures auparavant, s’affairant de son mieux au près de Todd, se sentant ridiculement inutile, comme le chien qui sent que son maître va partir, qu’il ne l’emmènera pas, et qui le suit pas à pas dans toute la maison jusqu’au moment où la porte se referme, le laissant là, planté sur ses quatre pattes, le regard fixé sur la porte, avant qu’il ne se résigne à rejoindre son coin la mort dans l’âme…
- Hé Sally ! C’est pas le moment de se laisser abattre !
Franck, devinant l’angoisse de Sally, afficha une énergie, qui, si elle ne dupa pas Sally, eût au moins le mérite de la tirer de sa torpeur.
- Tu as raison… Pour l’instant il n’y a rien d’autre à faire qu’à attendre. Dès qu’il le pourra Todd nous fera signe…
Pourtant, le ton un peu trop enjoué de Franck la laissa perplexe, et elle ne put s’empêcher d’ajouter :
- S’il y avait un problème, tu me le dirais, hein Franck ?
- Oui, ne t’en fais pas, c’est juste un petit détail qui m’ennuie… Pour la puce, je suis tranquille, elle est opérationnelle, et répondra parfaitement aux capteurs des Anges de Paix… Par contre, vu le statut de Todd, le niveau « analyse » de sa puce permet au Ministère de le « lire » en permanence…
- Et, s’ils interrogent sa puce, ils vont voir que…
-Justement Sally, j’ai couplé à sa puce une carte mémoire prête à envoyer une réponse à toute demande. Je n’ai pas trop eu le temps de la fignoler, mais je pense y avoir entré suffisamment de données pour ne pas éveiller leurs soupçons… En espérant ne pas avoir affaire à un contrôleur trop pointilleux, qui pourrait trouver étrange que le sujet Todd ait envie trois fois par jour de la même pizza, ou que la couleur de la chemise de sa tante Angie lui traverse aussi souvent l’esprit ! Enfin, en principe, seule une non-réponse, est susceptible de déclencher une alerte. En cas de problème nous avons convenu avec Todd qu’il évoquerait un souci technique probablement dû aux, épreuves qu’il venait de traverser.
- Espérons que cela suffira, se rassura Sally.
Le reste de la journée lui parut interminable. Elle essaya bien de s’occuper l’esprit en mettant de l’ordre dans le laboratoire, comme si le fait de classer, répertorier, flacons, éprouvettes, dossiers et classeurs, rangeait de la même manière les idées et images qui se bousculaient dans sa tête.
Franck quand à lui, abandonna la partie de pêche à laquelle il avait décidé en vain de se consacrer, bien qu’il ait tenté de se rassurer en gardant près de lui le « communicant » qui permettrait à Todd de le joindre dès que possible. Il lui avait été impossible de déconnecter totalement, et las de lui jeter un œil dix fois, vingt fois par minute, il avait fini par rentrer et le brancher directement sur son écran. Puis il s’était affalé juste en face, sur son fauteuil et ne le quittait plus des yeux, en passant une main nerveuse sur son menton mal rasé. Sally vint le rejoindre, s’installa en silence près de lui, et ils restèrent là, des heures interminables, les yeux vides guettant un écran muet.
Au même moment, Todd, aux commandes de son glisseur, était déjà largement entré dans la zone morte. Les premiers restes épars de cadavres de goélands étaient loin derrière lui, et plus il avançait, plus le spectacle était désolant. Il ne put s’empêcher de sourire en pensant à la combinaison de cosmonaute qu’il devait supporter au temps où il était Récupérateur. Les ordres étaient formels : ne quitter son masque sous aucun prétexte, l’atmosphère de la zone morte était fatale. Il avait été bien naïf ! En fait d’air irrespirable, il osait à peine imaginer l’effroyable puanteur qui devait régner dehors ! Franck lui avait ouvert les yeux: la désinformation du Ministère avait été terriblement efficace. Jamais il n’aurait pu imaginer que les pauvres bougres qu’il avait retrouvés sans vie n’avaient pas été victimes de la zone morte elle-même, mais du déclenchement de la dose mortelle tapie au fond de leur puce…
Il était tout à ses pensées lorsqu’un bruit nouveau le fit tressaillir. Ce vrombissement sourd, proche du son produit par le tambour d’une machine à laver lancée en plein cycle d’essorage, il l’aurait reconnu entre mille : le Collecteur ! Etait-il à sa recherche ? S’agissait-il d’une simple mission de routine comme lui-même les avait assurées tant de fois ?
Une illumination soudaine traversa son esprit : il rangea son glisseur derrière une arête rocheuse, s’extirpa de l’engin, courut au-dehors à bonne distance, arracha son casque qui roula à ses pieds (oubliant la furieuse envie de vomir qui l’étouffait, tant la première bouffée d’air lui parut pire que tout ce qu’il avait pu imaginer) , et se jeta au sol au milieu de restes putrides de goélands…
Aux commandes du Collecteur, le Récupérateur Corbett, coupa les gaz… Depuis quelques kilomètres, par intermittence, il recevait sur son détecteur de faibles signaux signalant une puce. Maintenant le signal était clair et fixe, le fugueur, ou du moins ce qu’il en restait, ne devait plus être loin. Calmement et professionnellement, il enclencha l’extractrice afin de la préparer à sa future triste besogne, et activa le pilote automatique de recherche qui le conduirait immanquablement à son but. Libre de ses mouvements, il se jucha dans la tourelle, et jumelles en main scruta la marée de volatiles à la recherche d’une silhouette humaine.
L’attente ne fut pas très longue, et la forme qu’il aperçut à quelques 200 mètres ne fit que confirmer le « bip » de plus en plus strident du détecteur automatique.
-Pauvre type, ne put-il s’empêcher de penser, il a tout de même réussi à aller bien loin !
C’était la première fois qu’il retrouvait un fugueur aussi profond dans la Zone Morte… C’était également la première fois qu’on l’envoyait en mission aussi loin, ce qui n’avait pas manqué de l’étonner. Mais soit ! Le Ministère avait ses raisons qu’il se refusait à comprendre. Arrivé à quelques dizaines de mètres du fuyard, il comprit mieux : il portait une combinaison ! Seul son casque manquait… Non, il était là près de lui… Que lui était-il arrivé ? Tout en tirant sur les vérins pour approcher les pinces d’extractions du corps, il échafauda un scénario : épuisé par une aussi longue route en terrain hostile, affamé, assoiffé, le fugitif avait dû faire une chute en se prenant les pieds dans ces maudites bestioles, et avait perdu son casque. La première bouffée d’air avait dû lui être fatale…
Il en était là de ses pensées, agenouillé auprès de Todd, achevant de régler à son poignet le moniteur de repérage de puces, lorsque ses yeux s’écarquillèrent d’une surprise mêlée d’effroi.
L’image du vague souvenir de son enfance, ouvrant la boîte rouge et or d’où jaillit un diable ricanant, lui traversa l’esprit, mais fut chassée aussitôt par l’horreur des mains de Todd lui arrachant le casque. Il n’eut pas le temps de savoir s’il s’étonnait d’avantage de voir le « cadavre » vivant, que de s’apercevoir que lui-même pouvait respirer, quand le « neutral » de Todd lui court-circuita le cerveau.
Todd se redressa, prit une grande inspiration, pour décharger la tension des dernières minutes, et suffoquant de dégoût vida tout le contenu de son estomac dans une abominable éructation.
1 commentaire:
nice blog
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