L’extractrice! Ils possédaient une extractrice ! Il crut un instant que son délire continuait. Il devait avoir des hallucinations… De la même manière qu’il avait cru dur comme fer à l’épisode de la plage avec Sally, il devait être en train de rêver… Il avança le bras droit pour s ‘assurer que l’extractrice était bien là, et la morsure dans le dos lui confirma qu’il était bien éveillé.
Comment cela était-il possible ? C’était sans doute l’appareil le mieux surveillé de l’Etat. Au temps où il partait récupérer les fugueurs dans la Zone Morte, l’extractrice était toujours du voyage , dans un convoi spécial, sous la haute surveillance des " Anges de Paix " puissamment armés, ce qui l’avait toujours étonné d’ailleurs, car il se demandait qui dans ce no man’s land aurait pu présenter un danger pour cette précieuse cargaison. La Zone était par définition vide de toute présence humaine, et à part les cadavres, ce n’est pas les moribonds récupérés qui auraient pu essayer de s’en emparer !
La seule explication rationnelle qu’il avait trouvée, c’est que l’Etat, pour parer à tout risque d’infiltration de ses Récupérateurs par la nébuleuse organisation des " Ennemis du Bonheur ", montrait sa force pour leur ôter tout espoir d’attaque ou de sabotage.
Quand à cette mystérieuse organisation, agitée comme un épouvantail par les autorités, elle était apparue peu de temps avant le début de la Nouvelle Vie, à l’époque où l’installation des puces dans chaque individu faisait débat. Todd se souvenait, avec honte aujourd’hui, qu’il était plutôt de leur avis. Il se souvenait des terribles affrontements verbaux dans l’enceinte de ce qui était encore le Parlement, entre les Ministres du gouvernement et les opposants à ce projet de loi, des impressionnantes manifestations de rues et des violentes répressions qui s’en étaient suivi. Heureusement, force était revenue au droit, les " Ennemis du Bonheur " avaient montré leur vrai visage la nuit où ils avaient incendié l’Hôpital Général de Central Ville, qui était le laboratoire de mise au point des puces, sans se soucier des centaines de victimes innocentes qui périrent dans le sinistre.
Une immense manifestation populaire de réprobation poussa le Gouvernement à arrêter les dirigeants de cette opposition. Ils eurent beau clamer leur innocence et crier au complot d’état en prétendant que le gouvernement lui-même était responsable de cet acte, ils furent jugés et exécutés pour leurs crimes. Les militants ou sympathisants furent emprisonnés et leur parti dissous.
La loi martiale fut décrétée en période transitoire, et toute opposition interdite.La République, responsable de toutes ces déviations fut déclarée " contraire à la bonne évolution de l’Etre ", et fut remplacée par la Nouvelle Vie, à la tête de laquelle le " Conseil des Sages " put enfin, avec l’approbation et même l’enthousiasme de la population, promulguer et faire appliquer pour le bien de tous la loi sur la pose des " puces élémentaires ".
Le mot " individu " avait été remplacé par " Elément mâle " et " Elément femelle ", les deux réunis formant " l’Être ". Le Conseil des Sages seul décidait si deux éléments pouvaient être unis, au moins provisoirement pour constituer un Être apte à procréer. Leur décision était sans appel, car eux seuls possédaient les outils d’analyse comparative des puces et pouvaient donc juger de la compatibilité entre ces deux éléments. Le quota des naissances autorisées était donné chaque début d’année, en fonction du nombre des décès, et les problèmes de surpopulation s’en trouvaient automatiquement résolus.
La sexualité, jugée " humaine " et " indispensable à l’Elément " était maintenant gérée de façon rationnelle : la " nécessité élémentaire " était autorisée, et même encouragée, chacun ayant le droit de pratiquer sur lui même les gestes appropriés, aptes à combler ce besoin naturel.
En dehors de la procréation, certains " éléments" bénéficiaient de la " sexualité autorisée " qui leur permettait de se retrouver dans des lieux réservés à cet usage, les "centres de plaisir " où ils pouvaient pratiquer à leur aise avec le ou les " éléments " de leur choix tout l’éventail des jeux sexuels. Bien sûr ceci était réservé à une élite, et si on n’appartenait pas au moins au 2ème cercle, ce n’était pas envisageable… Les lourdes condamnations qui avaient frappé les premiers " déviants " surpris ou dénoncés pour s’être adonnés à la relation sexuelle, avaient tôt fait de normaliser les relations entre " éléments ". Aujourd’hui, rares étaient les faits divers relatant encore de telles déviations.
Par contre, on pouvait être choisi par le " Bureau des loisirs " pour faire partie des " éléments de joie ". qui pour un soir ou pour un temps plus ou moins long suivant leur aptitude, étaient invités à partager les " jeux " des habitués.
L’image de Sally traversa son esprit. Il se souvenait avoir lu qu’elle avait accès à cette " sexualité autorisée ". Une douleur étrange s’apparentant à la sensation d’un puits vide au fond de ses entrailles lui coupa le souffle, juste en imaginant Sally dans un de ces "centres de plaisir "… Non, pas elle !
Il se rassura en se disant qu’elle n’était pas obligée de s’y rendre, qu’elle n’y allait sûrement pas d’ailleurs… Le peu qu’il connaissait d’elle faisait qu’il se refusait à croire qu’elle pourrait avoir eu le désir de participer à ce qu’il n’osait imaginer.
Il regretta de ne pas avoir de cachet de Formatine à portée de main pour chasser ces pensées douloureuses et pouvoir se concentrer sur son problème du moment : la présence de l’extractrice dans ce lieu dont il ignorait tout.
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