Tout d’abord, il crut encore entendre le doux ressac de la mer… Puis il réalisa, que ce n’était que le chuintement répétitif qu’il avait déjà entendu auparavant. Sa respiration semblait suivre le calme rythme des " bip-bip—bip" de l’écran vert. Les yeux encore clos il devinait la lumière autour de lui. Il décida de ne pas les ouvrir tout de suite, de se concentrer entièrement sur les bruits et les odeurs. Il se sentait en sécurité tant qu’il jouait les dormeurs, et avant de se manifester, il voulait s’assurer qu’il n’avait rien à craindre. Les voix qu’il avait entendues tout à l’heure n’avaient pas l’air inamicales, mais il voulait en être certain.
Il se revit enfant, caché dans le placard sous la cage d’escalier de la maison, ce fameux jour où surpris par un fermier voisin en train de chiper des pommes, il l’avait entendu hurler de colère:
-Je t’ai reconnu Todd Spayer ! Je vais aller voir ton père et tu vas le regretter.
En rentrant, il s’était réfugié dans sa cachette sous l’escalier, et avait attendu, pétrifié de peur et le ventre noué par l’horreur de son crime, le retour de son père. Il ne pouvait directement affronter son juge, et il savait que de son refuge, aux premiers mots de son père, il saurait la sévérité de la sentence qui l’attendait… Au lieu de cela, son père était rentré en lançant aussi joyeux que de coutume son habituel :
-Trevor Spayer est de retour chez lui ! Salut à toi ma femme, dans mes bras mon Toddy !
Et invariablement Todd se jetait dans ses bras, puis ils entamaient un combat sans merci que Todd remportait immanquablement. Todd sortit donc de sa cachette et se jeta encore plus joyeux que d’habitude sur son adversaire de père. Le voisin n’avait rien dit, et Todd s’était torturé pour rien.
Là, dans cet univers inconnu et peut être hostile, les yeux toujours fermés, il attendait donc ce signe qui lui ouvrirait la porte de ce placard qu’il venait de construire derrière ses yeux clos…
Il entrouvrit les paupières, très légèrement et devina entre le flou de ses cils une forme assise près de lui… A la première alerte il les refermerait comme un escargot rentre ses cornes au moindre danger… Devinant " qu’on " ne le regardait pas, il osa ouvrir ses yeux d’avantage, jusqu’à ce que l’image soit assez nette. C’était une femme, assise de trois quarts, tournée vers la lumière et qui semblait très absorbée. Elle lisait… Il ne pouvait voir que la pointe de son nez barré par une longue frange de cheveux noirs.
Au moment où elle changea de page, elle tourna brusquement la tête vers lui, comme pour s’assurer que tout allait bien, mais il avait déjà refermé les yeux… Quand il jugea qu’elle avait dû reprendre sa lecture, il les rouvrit avec précaution pour continuer son inspection. De part sa position il ne voyait que le haut de son corps, les épaules presque entièrement tournées et penchées sur le livre qu’il devinait. De temps à autre elle avait un petit raclement de gorge qui lui faisait légèrement secouer la tête et danser les cheveux.
Un instant elle porta la main à son visage et gratta légèrement le coin droit de sa narine, avant de passer rapidement la main sur sa nuque peut être ankylosée par une trop longue lecture. Elle accompagna ce geste d’un mouvement de la tête vers l’arrière, les yeux fermés, laissant apparaître deux lèvres finement dessinées entrouvertes sur des dents étonnamment blanches.
Todd sentait son rythme cardiaque s’accélérer, à nouveau sa tête se brouillait, la douleur dans le dos qu’il avait oubliée se réveilla, et l’écran vert envoya trois bips irréguliers. Elle se tourna vers lui et il n’eut même pas le réflexe de fermer les yeux. Tout en le fixant, elle posa calmement le livre et saisit son poignet au niveau du pouls. Son front d’abord inquiet se détendit, elle se leva sans lâcher son poignet et vint actionner quelque chose au-dessus de la tête de Todd avant de dire d’une voix forte mais calme :
-Franck ! Tu peux venir ? Il est réveillé.
Elle se rassit, face à lui maintenant, lui offrant un sourire affectueux qui acheva d’effacer toutes ses craintes, et lui dit d’une voix exagérément douce :
-Bonjour M. Spayer, vous vous sentez bien ? Je m’appelle Sally, Sally Purchase.
Il laissa passer un silence, et s’entendit répondre d’une voix si faible qu’elle lui parut étrangère:
-Je sais Sally, je vous connais déjà…
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