Des pas sur le sable… Absurde l’image de ces chaussures de ville, impeccablement cirées, sur lesquelles vient casser un pantalon gris finement rayé de beige… Au loin des rires clairs que n’arrivent pas à couvrir entièrement le ressac de la mer ni les cris moqueurs des goélands. Le soleil approche de l’horizon, les ombres s’étirent… Et toujours présent, lancinant, oppressant, si proche, le crissement des chaussures sur le sable. Le pas est régulier, métronomique, la démarche volontaire… L’homme sait où il va, rien ne l’arrêtera. Les rires approchent, le choc des vagues venant s’enrouler sur la grève se fait plus présent.
Elle ne l’a pas encore vu. Elle est là, on la devine dans le contre jour de ce soleil couchant. Elle est à genoux sur le sable, elle lance et relance le ballon multicolore à l’enfant qui rit aux éclats. Le soleil comme un projecteur souligne les courbes de son corps d’un halo flamboyant et illumine jusqu’à la dernière mèche de ses cheveux.
Lui avance toujours, improbable apparition, le chapeau de feutre vissé sur le crâne. Il avance sans hâte vers les rires de l’enfant.
Elle rit avec l’enfant, mais l’homme n’entend pas encore ses mots hachés par le vent et le ressac de la mer. Il la regarde, on dirait une danseuse orientale à genoux sur ce sable doré… Le soleil joue à lancer des éclairs de lumière sur l’arrondi de ses épaules et le haut de ses seins, à peine retenus par un maillot trop serré. Le vent taquin, cache son visage sous les mèches folles qu’elle écarte de temps à autre d’un revers souple de la main, laissant apparaître une constellation de taches de rousseur.
Brusquement, l’enfant laisse échapper le ballon. Il a vu l’homme…Elle tourne la tête, elle l’a aperçu aussi… Il est encore trop loin pour être sûre mais elle l’a vu…Ses yeux hésitent entre l’homme et l’enfant. Ses mains écartent maintenant fermement ses cheveux. Son rire s’atténue, puis cesse brusquement …
Les pas se sont arrêtés à une vingtaine de mètres… Les rires de l’enfant essaient de reprendre le jeu, puis cessent définitivement…Le ballon roule jusqu'à la mer et explose dans une vague…
Elle est toujours à genoux, les bras ballants maintenant. Elle ne voit plus que lui. Elle porte son avant-bras à son front, sa respiration s’accélère et soudain sa poitrine s’affaisse, son visage fond en larmes. Au prix d’un effort qui paraît surhumain, elle parvient à se mettre debout, et court vers lui, maladroite, éperdue, comme à bout de forces, ballotée par l’émotion trop forte qui la paralyse. Elle n’a même pas la force de crier, et c’est du fond de sa poitrine qu’elle laisse échapper, mi râle, mi sanglot :
-Max ! MAX … enfin !... Oh Max…
Elle s’écroule dans ses bras…on n’entend plus que le chant de la mer… Le temps reste suspendu…
Soudain, un claquement lointain déchire l’air. Les goélands s’arrachent du sol en raillant des "gag-ag-ag" énervés. Max, violemment projeté contre elle, écarquille des yeux incrédules, la bouche grande ouverte, déchiré par une violente douleur dans le dos… Elle hurle ! Max lui échappe et s’écroule sur lui-même à ses pieds ! Elle tente de le retenir et se retrouve hébétée, l’écharpe marron dans la main gauche. Au loin l’enfant pleure, puis hurle à en effrayer le vent. Le chapeau roule sur le sable emporté par la brise légère et déclenche l’envol de la troupe de goélands furieux… Elle tombe à genoux près de lui. Il repose là, le visage à demi caché par le sable, tout près de son poing crispé qui tremble encore.
Son corps se relâche, un voile de mort passe devant ses yeux, ses muscles se détendent, il pèse de tout son poids sur le lit de sable humide.
-TODD ! hurle-t-elle, Todd mon amour, pourquoi? Pourquoi?
Todd ne répond plus, un léger filet de sang, colore le sable. Son poing crispé s’entrouvre, et les doigts tremblants de Sally recueillent le tout petit sac de velours vert niché au creux de ses phalanges. Fébrilement elle l’ouvre, elle sait déjà ce qu’il contient, et ses larmes redoublent quand apparaît le tout petit coquillage nacré de bleu.
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