Elle venait de se rendre compte que pendant tout le temps de ses réflexions, Franck avait continué à parler, mais qu’effectivement elle était ailleurs, qu’elle tenait sans trop savoir comment la main de Todd dans la sienne, qu’elle ne l’avait pas quitté des yeux, et qu’il la regardait aussi. Elle avait senti cette " imperceptible chose " passer entre eux, et elle savait aussi, comme une femme seule peut le savoir, qu’il en en était de même pour lui.
Elle avait ce sentiment étrange qu’il avait toujours fait partie de sa vie, qu’elle ne venait pas de le connaître, mais qu’elle le reconnaissait. Si elle savait à peine d’où il venait, elle savait qui il était : il était en elle et elle se sentait tout à lui. Elle n’avait même plus envie de se raisonner, elle n’avait même pas à accepter, les choses étaient et avaient toujours été ainsi…
A côté de tout cela, les gesticulations de Franck étaient bien dérisoires… C’est mi radieuse mi moqueuse qu’elle se tourna vers lui en souriant :
Todd, complètement rassuré maintenant, n’eut pas la force de lui dire qu’il voulait qu’elle reste… Il se contenta de retenir un peu sa main quand elle s’apprêtait à lâcher la sienne, et demanda d’une voix encore fatiguée :
Elle lui adressa à nouveau un sourire qui lui parut complice, et ajouta avant de franchir la porte :
Il réalisa en effet qu’il avait beaucoup de questions à poser. Entre la peur de ce monde qui lui était totalement inconnu et la présence de Sally il avait oublié qu’il ne savait ni où il était, ni pourquoi, ni comment il était là. Ses idées devenant plus claires, il prenait conscience que la rencontre de Max et Sally sur cette plage n’avait dû être qu’un cauchemar pendant son long sommeil, mais il se demandait quel rôle exact avaient joué Franck et Sally dans sa venue ici…
De plus ils connaissaient son nom et ça il ne se l’expliquait pas. A moins qu’ils aient eu accès à sa puce, mais cela lui parut impossible.
Un drôle de bruit, ou un cri venant de l’extérieur attira son attention… Il se redressa sur les coudes et scruta la pièce autour de lui. Il était bien sur un chariot, des sangles pendaient sur les côtés, et tout autour un impressionnant amalgame d’écrans et d’appareils médicaux tous reliés par une forêt de câbles qui couraient au sol et sur les murs. Une installation pas très orthodoxe qui relevait plus du bricolage que de la technique. Avec précaution, et d’un pas hésitant il s’aventura dans la pièce. Dans un angle deux meubles vitrés contenant des dizaines de flacons et de matériel divers, et dans le prolongement un évier rainuré qui lui rappela une table de dissection.
Il s’arrêta un instant et tendit l’oreille… Le chuintement…Ce chuintement qui faisait jusqu’alors tellement partie du bruit de fond qu’il ne l’entendait même plus s’imposait maintenant à lui et envahissait tout son espace sonore. Il connaissait ce bruit mais ne voulait pas croire que ce soit possible… Il repéra dans la pénombre le placard bas mural d’où il semblait provenir. Non, ce n’était pas possible ! Pas ici ! Après une hésitation il ouvrit violemment les deux battants et tomba à genoux, les yeux écarquillés et le souffle coupé :
-Et bien, claironna-t-il d’un air enjoué, en voilà un vrai somme ! Y’en a qui ont de la chance de pouvoir dormir autant !
Près de onze heures s’étaient écoulées depuis le semi réveil de Todd, et Sally ne l’avait pratiquement pas quitté. Au début toute son attention allait aux divers moniteurs de contrôle, et les regards qu’elle lançait à Todd n’étaient que professionnels. Puis bercée, par le ronron des appareils médicaux elle avait passé quelques heures entre veille et assoupissement.
Un gémissement de Todd l’avait réveillée, elle s’était levée, et avait vérifié les branchements, ajusté la perfusion, puis s’était assise à nouveau et avait passé quelques minutes à l’observer avec tout l’intérêt requis… Puis, tout au long des heures qui suivirent, son état médical ne semblant plus poser de problème, elle avait commencé à le regarder avec d’autres yeux, d’abord intriguée par le léger sourire qui semblait habiter en permanence son visage au repos, inquiète dès qu’elle voyait son front se plisser ou qu’une grimace de douleur déformait son visage, et rassurée quand il se détendait à nouveau.
Elle avait pris le temps de tout détailler : le dessin de sa bouche rendue trop sèche par la fièvre et qu’elle humectait de temps à autre d’un coin de linge humide, les petites rides d’expression au coin de ses yeux, les fossettes enfantines qui se contractaient parfois spasmodiquement… Jusqu’au petit grain de beauté au coin de sa lèvre supérieure qui lui arracha un sourire attendri…
Elle aimait aussi observer son torse qui se soulevait calmement au rythme de sa respiration, ses bras et ses épaules qui sans avoir rien d’extraordinairement athlétique, offraient tout de même l’image de muscles bien dessinés. Elle gardait encore au creux de ses paumes le contact de sa peau, lorsqu’un peu plus agité que d’ordinaire, il avait tenté de se soulever, et que, le prenant par les épaules, elle l’avait doucement mais fermement remis à plat dos en le calmant d’un :
-Là, Todd… Tout va bien…Calmez vous, c’est fini…
Quand il fut à nouveau calme, elle ne l’avait pas lâché immédiatement, et toujours penchée sur lui, presque à sentir son souffle, elle avait négligemment laissé glisser sa main droite de l’épaule jusqu’à la poitrine et s’était attardée sous le sein gauche de Todd pour percevoir les battements de son cœur.
Elle s’était ensuite assise auprès de lui et était restée longtemps à l’observer, encore toute étonnée de son trouble… Afin d’éviter de trop réfléchir, elle s’était forcée à s’asseoir sur une chaise auprès de lui, lui tournant volontairement le dos, et elle avait voulu s’occuper l’esprit en tentant de s’intéresser au roman que Franck lui avait apporté pour meubler ses longues heures de veille.
Elle dut relire plusieurs fois les premières phrases, tant son esprit n’était pas à la lecture, et elle ne pouvait s’empêcher de tourner la tête trop souvent vers lui. Puis le temps passant, accrochée par l’intrigue il ne revint à son esprit qu’épisodiquement, jusqu’à ce que trois bips irréguliers la fassent sursauter juste au moment où elle se redressait pour calmer la raideur de son cou trop longtemps penché sur son livre.
Il avait ouvert les yeux et, gênée de le sentir inquiet, elle lui avait souri, en s’appliquant à s’adresser à lui le plus amicalement possible…
Quand Franck était entré, Sally perçut que sa voix exagérément joyeuse et son exubérance n’étaient que le reflet de son inquiétude de ces dernières heures : lui non plus n’avait pas dû beaucoup dormir.
Il entrouvrit les paupières, très légèrement et devina entre le flou de ses cils une forme assise près de lui… A la première alerte il les refermerait comme un escargot rentre ses cornes au moindre danger… Devinant " qu’on " ne le regardait pas, il osa ouvrir ses yeux d’avantage, jusqu’à ce que l’image soit assez nette. C’était une femme, assise de trois quarts, tournée vers la lumière et qui semblait très absorbée. Elle lisait… Il ne pouvait voir que la pointe de son nez barré par une longue frange de cheveux noirs.
Todd sentait son rythme cardiaque s’accélérer, à nouveau sa tête se brouillait, la douleur dans le dos qu’il avait oubliée se réveilla, et l’écran vert envoya trois bips irréguliers. Elle se tourna vers lui et il n’eut même pas le réflexe de fermer les yeux. Tout en le fixant, elle posa calmement le livre et saisit son poignet au niveau du pouls. Son front d’abord inquiet se détendit, elle se leva sans lâcher son poignet et vint actionner quelque chose au-dessus de la tête de Todd avant de dire d’une voix forte mais calme :
Il redressa la tête, tout étonné d’y parvenir. Il regarda ce qu’il avait pris pour un sol sablonneux : ce n’était qu’une plaque souple et finement granuleuse, qui gardait l’empreinte du côté gauche de son visage. De là partaient des fils reliés à un moniteur vert qu’il apercevait maintenant. Sur l’écran des chiffres et des colonnes de différentes couleurs qui changeaient constamment de longueur, rythmées par des «bip-bip » réguliers, avec en bruit de fond un chuintement sourd et sinusoïdal.
Il n’était pas sur le sol. Il était sur un chariot.
Une salle d’opération ? Oui, ça y ressemblait fortement. Il essaya de se retourner, mais il se sentit fermement maintenu par le dos. Sa tentative de mouvement réveilla légèrement la douleur qui était toutefois devenue maintenant facilement supportable….
Où était-il ? Que faisait-il là ? Comment y était-il arrivé ? Chaque effort de mémoire semblait le projeter face à un mur infranchissable.
Son deuxième bras était libre aussi. Il parvint à le ramener devant lui. Il prit appui sur ses deux mains et tenta de se soulever. Impossible. Tout ce qu’il obtint ce fut un concert de « bip-bip » stridents sur le moniteur vert. Reprenant appui sur ses avant-bras, il tourna la tête au maximum pour tenter d’apercevoir ce qui le retenait. Deux sangles lui barraient le dos, l’une au niveau des épaules, l’autre au creux des reins.
Il se laissa retomber sur le coussinet granuleux et tenta de réfléchir. Son dernier souvenir c’était…le box de Sally… Il se revit accoudé à la fenêtre… La douleur, violente, se réveilla et le fit renoncer. La tête lui tournait, les images se bousculaient, l’écran vert hurlait maintenant des
« bip-bip » désespérés. Il s’évanouit…
La porte s’ouvrit brusquement, deux blouses blanches se précipitèrent vers Todd inconscient.
-Vite, le stimulateur! 350mg !
L’écran vert s’affolait, toutes les colonnes bloquées au maximum, sifflant maintenant un
« biiiiiiiiiiiiip…….. »
strident et continu.
L’homme s’affairait autour de Todd, il défit nerveusement les sangles, le retourna sans ménagements sur le dos et entreprit un vigoureux massage cardiaque. La femme, professionnelle, dosa le stimulateur, brancha le cathéter au creux de l’avant-bras, vérifia l’écoulement, puis retira les gants de protection avant de revenir vérifier les pupilles de Todd.
- C’est bon Franck, il revient, dit-elle d’une voix calme.
Franck suait à grosses gouttes, il s’épongea le front, soulagé, avant de vérifier à son tour l’écoulement du stimulateur dans la perfusion.
- On a quand même eu chaud, lâcha-t-il dans un souffle, j’ai bien cru qu’on allait le perdre !
- Il est solide, sourit-elle, il a survécu, le plus difficile est fait.
- C’est ma faute, j’aurais dû laisser les sangles latérales jusqu’à ce soir… Pauvre type, il a sans doute repris conscience et il a dû se demander ce qui lui arrivait ! Je le rattache ?
- Non, c’est bon, je vais rester, vas-y toi, je t’appellerai quand il se réveillera, on ne sera pas trop de deux pour lui expliquer…
- OK, je t’apporte à boire et de quoi lire, ça pourrait être long !
Impossible de bouger, il avait l’impression qu’une main géante le maintenait plaqué au sol. Il n’avait aucun pouvoir sur ses membres. Il ne les sentait plus d’ailleurs. Il essaya mentalement de localiser son pied droit, mais en vain. Il s’entendait respirer, mais impossible de commander un quelconque mouvement. A part cette froide douleur, tout ce qu’il ressentait c’était ce sable sous sa joue… Ses yeux étaient ouverts, il en était sûr maintenant. Il respirait... Aucune odeur. Aucun bruit… Si, un battement de cœur, lointain… ou peut-être même était-ce son propre cœur qu’il entendait. Penser lui demandait des efforts surhumains. Il renonça.
La douleur s’intensifia, il avait l’impression que quelque chose de froid et dur traversait son corps de la base de son crâne jusqu’au milieu de la colonne vertébrale. Dormir, ne plus penser, tout effacer, dormir…
Une lumière violente l’arracha à sa léthargie et lui fit brusquement plisser les yeux Des voix puissantes mais incompréhensibles, comme si elles hurlaient dans l’eau résonnèrent en écho. Des ombres passèrent devant ses yeux, tout était flou. Une main qui lui parut immense se posa sans ménagements sur son front et un doigt souleva sa paupière. Les voix reprirent, plus claires, un homme et une femme. Il commença à percevoir quelques mots :
-………..devant……….normale……trois jours…
-……..solide……..stabiliser les fonctions…
Il eut envie de gratter sa joue, ce sable commençait à l’irriter sérieusement. Machinalement il essaya de porter sa main à son visage...Impossible, mais il crut sentir bouger ses doigts.
-Monsieur Spayer ? Vous m’entendez ?…. Todd ?…
Une main promena une fine torche devant ses pupilles, puis les voix reprirent, plus nettes maintenant :
- Tu peux desserrer les sangles latérales, laisse les dorsales en place jusqu’à demain encore. Double la dose de stimulateur ce soir, ça aidera à nous le ramener…
Les pas et les voix s’éloignèrent, à nouveau la nuit et le silence…
Monsieur Spayer… Il y avait des années qu’il n’avait pas entendu prononcer son nom. Qui d’ailleurs aurait pu le prononcer ? Pour le Ministère il était le « Dirigeur Todd », son voisin M.Hébert, quand il sortait encore et le croisait, lui donnait du « bonjour M. Todd »… A part ça, les rares fois où quelqu’un s’adressait à lui, c’était un simple « Monsieur ».Mais entendre prononcer « M.Spayer »!! Il réalisa que depuis l’instauration de la Nouvelle Vie – peu avant son arrivée à Central Ville au moment de sa première fonction de Récupérateur - plus jamais son nom n’avait été prononcé. Ecrit oui, et plutôt trop que pas assez ! C’est comme si les Ministères s’étaient lancé un défi pour savoir lequel d’entre eux allait éditer et collecter le plus grand nombre de formulaires en tout genre ! Mais prononcé…. Oui ! Une fois ! Lors de sa promotion, le Grand Dirigeur du Service des Recherches s’était adressé à lui en ces termes :
- M. Todd Spayer, bienvenue dans la grande famille des Dirigeurs. Dès cet instant vous serez pour tous « Dirigeur Todd ».
Il n’avait pas réalisé à ce moment là que « Monsieur Spayer » venait pratiquement d’être rayé de la carte !
Des pas sur le sable… Absurde l’image de ces chaussures de ville, impeccablement cirées, sur lesquelles vient casser un pantalon gris finement rayé de beige… Au loin des rires clairs que n’arrivent pas à couvrir entièrement le ressac de la mer ni les cris moqueurs des goélands. Le soleil approche de l’horizon, les ombres s’étirent… Et toujours présent, lancinant, oppressant, si proche, le crissement des chaussures sur le sable. Le pas est régulier, métronomique, la démarche volontaire… L’homme sait où il va, rien ne l’arrêtera. Les rires approchent, le choc des vagues venant s’enrouler sur la grève se fait plus présent.
Elle ne l’a pas encore vu. Elle est là, on la devine dans le contre jour de ce soleil couchant. Elle est à genoux sur le sable, elle lance et relance le ballon multicolore à l’enfant qui rit aux éclats. Le soleil comme un projecteur souligne les courbes de son corps d’un halo flamboyant et illumine jusqu’à la dernière mèche de ses cheveux.
Lui avance toujours, improbable apparition, le chapeau de feutre vissé sur le crâne. Il avance sans hâte vers les rires de l’enfant.
Elle rit avec l’enfant, mais l’homme n’entend pas encore ses mots hachés par le vent et le ressac de la mer. Il la regarde, on dirait une danseuse orientale à genoux sur ce sable doré… Le soleil joue à lancer des éclairs de lumière sur l’arrondi de ses épaules et le haut de ses seins, à peine retenus par un maillot trop serré. Le vent taquin, cache son visage sous les mèches folles qu’elle écarte de temps à autre d’un revers souple de la main, laissant apparaître une constellation de taches de rousseur.
Brusquement, l’enfant laisse échapper le ballon. Il a vu l’homme…Elle tourne la tête, elle l’a aperçu aussi… Il est encore trop loin pour être sûre mais elle l’a vu…Ses yeux hésitent entre l’homme et l’enfant. Ses mains écartent maintenant fermement ses cheveux. Son rire s’atténue, puis cesse brusquement …
Les pas se sont arrêtés à une vingtaine de mètres… Les rires de l’enfant essaient de reprendre le jeu, puis cessent définitivement…Le ballon roule jusqu'à la mer et explose dans une vague…
Elle est toujours à genoux, les bras ballants maintenant. Elle ne voit plus que lui. Elle porte son avant-bras à son front, sa respiration s’accélère et soudain sa poitrine s’affaisse, son visage fond en larmes. Au prix d’un effort qui paraît surhumain, elle parvient à se mettre debout, et court vers lui, maladroite, éperdue, comme à bout de forces, ballotée par l’émotion trop forte qui la paralyse. Elle n’a même pas la force de crier, et c’est du fond de sa poitrine qu’elle laisse échapper, mi râle, mi sanglot :
-Max ! MAX … enfin !... Oh Max…
Elle s’écroule dans ses bras…on n’entend plus que le chant de la mer… Le temps reste suspendu…
Soudain, un claquement lointain déchire l’air. Les goélands s’arrachent du sol en raillant des "gag-ag-ag" énervés. Max, violemment projeté contre elle, écarquille des yeux incrédules, la bouche grande ouverte, déchiré par une violente douleur dans le dos… Elle hurle ! Max lui échappe et s’écroule sur lui-même à ses pieds ! Elle tente de le retenir et se retrouve hébétée, l’écharpe marron dans la main gauche. Au loin l’enfant pleure, puis hurle à en effrayer le vent. Le chapeau roule sur le sable emporté par la brise légère et déclenche l’envol de la troupe de goélands furieux… Elle tombe à genoux près de lui. Il repose là, le visage à demi caché par le sable, tout près de son poing crispé qui tremble encore.
Son corps se relâche, un voile de mort passe devant ses yeux, ses muscles se détendent, il pèse de tout son poids sur le lit de sable humide.
-TODD ! hurle-t-elle, Todd mon amour, pourquoi? Pourquoi?
Todd ne répond plus, un léger filet de sang, colore le sable. Son poing crispé s’entrouvre, et les doigts tremblants de Sally recueillent le tout petit sac de velours vert niché au creux de ses phalanges. Fébrilement elle l’ouvre, elle sait déjà ce qu’il contient, et ses larmes redoublent quand apparaît le tout petit coquillage nacré de bleu.
Il leva les yeux au ciel, nota qu’il se trouvait presque au dernier étage de l’immeuble… La lumière commençait à baisser… Tout en bas une balayeuse récoltait quelques goélands… Un employé en combinaison pourpre ramassait et jetait dans la benne à l’arrière de la balayeuse, les quelques malheureux volatiles qui bougeaient encore…
L’immeuble en face avait l’air mort, toutes fenêtres fermées…Son regard fut attiré par la seule fenêtre ouverte, deux étages plus bas.
- La rue est vraiment étroite mon cher Max ! se dit-il le sourire aux lèvres…"
Dans un premier temps son sourire se figea …Un plissement du front et une agitation spasmodique de son sourcil gauche révélèrent bientôt l’intense activité de son cerveau… Malgré son incrédulité, il dût se rendre à l’évidence : la fenêtre ouverte, là en face, était la fenêtre de son propre BOX ! Sa surprise ne venait pas du fait qu’après tout ces détours par le Hall des Enquêtes puis par le box de Sally, il ne se retrouve qu’à quelques mètres de chez lui : les trajets en tub-out réservaient souvent ce genre de surprise, car, comme au cours d’une partie de Colin Maillard, après plusieurs déplacements en aveugle, on pouvait facilement se retrouver au point de départ. Non, ce qui avait déclenché dans son esprit un feu d'artifice de questions, réponses, démentis, hypothèses qui finirent par lui donner la nausée, c’était autre chose… Il fallait qu’il se calme…
-Respire…Trois inspirations basses…trois hautes…une autre série…encore une dernière…
Quand il se sentit mieux, il rouvrit les yeux, fixa l’immeuble d’en face, puis les referma en faisant appel à ses souvenirs…
- Voyons, disons 16h… Je suis à ma fenêtre… »
D’abord léger un rythme de valse envahit l’air tout alentour… des mots revinrent :
“Petit point sur la rétine,
Image tout là-haut:
Un visage se dessine...
Merveilleuse photo!”
Une lumière qui apparaît à la troisième fenêtre de l’avant dernier étage de l’immeuble d’en face… Max, le chapeau de feutre vissé sur le crâne passe dans la rue…
- NON ! …un buzz…
- Retour chez moi…je prends mon casque…je suis attendu au salon 33… enquête Sally Purchase… tout là-haut une lumière à l’avant dernière fenêtre… quelqu'un est accoudé à la fenêtre...
Oui ! Voilà ! La fenêtre ! Cette fenêtre qu’il apercevait de chez lui ! C’était la fenêtre de Sally !
Il y avait quelqu'un chez Sally cet après-midi !
Partagé entre le soulagement d’avoir clairement résolu les causes de son trouble premier et l’affolement devant toutes les nouvelles questions qui se posaient à lui, Todd ne ressentit aucune douleur : il n’entendit qu’un choc sourd à l’intérieur de son crâne suivi d’une sensation étrange comme si quelqu’un avait actionné le disjoncteur de son cerveau.
La dernière image qu’il vit, comme un flash, ce fut la tenue de Sally lui échappant des mains et s’envolant dans un ciel étonnamment bleu… Puis tout devint noir…
« Dehors, le vent redoublait de violence. Max, après avoir jeté machinalement un regard désabusé à sa boîte aux lettres aussi vide que d’habitude, monta, pensif et sans hâte les trois étages qui le séparaient de son appartement. Que s’était-il passé ? Où était-elle ? Pourquoi n’avait-elle donné aucune nouvelle ? Elle aurait pu au moins avertir M. Drom, par politesse ? Max était anéanti: ce matin il s’était pourtant enfin décidé de parler à... »
Il s’arrêta net en réalisant qu’il allait écrire « Sally »… « Oh, et puis après tout, se dit-il, pourquoi pas Sally ? »
Il se sentit même assez excité à l’idée de pouvoir faire vivre à Max ce qu’il ne pourrait certainement jamais lui-même vivre avec elle. Décidé il reprit :
« …de parler à Sally. Il était sûr que le grand jour était enfin arrivé, il allait enfin oser. Mais, quand en poussant la porte du bureau il n’avait eu droit qu’au regard surpris de Mme Torweg, la chef de service de Sally, il n’avait su que balbutier :
-Euh…Bonjour Mme Torweg…Sally n’est pas là ?
-Non Monsieur Max ! Non, Ma-de-moi-selle Sally n’est pas là, scanda-t-elle en détachant bien toutes les syllabes ! Et nous aimerions bien savoir où elle est… Disparue ! Volatilisée ! Et pas le moindre mot pour s’excuser… Monsieur Drom est furieux ! Et je le suis aussi ! Qui va s’occuper de tout ce courrier en retard ? C’est encore cette brave Mme Torweg ! Le travail de Mlle Sally, elle n’a que ça à faire Mme Torweg ! Et puis tous les… »
Max avait déjà refermé la porte, abattu, et avait ainsi passé la journée, guettant le moindre mouvement autour du bureau de Sally, sursautant à chaque appel téléphonique au standard voisin et tendant l’oreille en espérant à chaque fois entendre prononcer son nom … Mais ni au repas de midi, ni à aucun moment de la journée elle n’avait donné signe de vie. »
Todd lâcha le clavier, se laissa aller en arrière sur les coussins, lisant et relisant admiratif cette œuvre qui naissait sous ses doigts, et qui l’enveloppait maintenant sur les trois murs et le plafond.
-Au cœur de mon roman, dit-il tout haut dans un sourire béat.
Ce n’est qu’après plusieurs minutes qu’il réalisa l’incongruité de la situation : il était là, chez Sally, sensé procéder à son enquête, et il s’était laissé entraîner par Max sur les traces d’une autre Sally.
La sirène stridente de la tour du Ministère de la Sécurité Publique annonçant la dernière demi-heure avant le retour obligatoire des citoyens dans leur box le ramena à la raison. Il prit quand même soin d’enregistrer ses écrits en branchant son noteur sur la console et il enfonça la touche « TERMINE ».
La console disparut, le golfeur le salua d’un « à bientôt Sally ! », puis disparut dans le bois avec son sac de golf, et l’écran s’éteignit.
C’est avec un drôle de sentiment de culpabilité que Todd se dirigea vers la fenêtre pour faire le point…
BOX 12A…Enquête Sally Purchase… Il était fin prêt pour poursuivre ses investigations.
Rien d’anormal, malgré un luxe inhabituel pour lui.
La taille de la salle était déjà impressionnante, et pouvait facilement contenir quatre fois son propre box Tout avait l’air neuf et bien loin de l’équipement spartiate qu’il connaissait. Au centre, sur une estrade, une longue table basse entourée de larges banquettes où il imaginait que l’on pouvait manger couché. Tout autour un muret avec pour chemin de ronde un aquarium multicolore, aux éclairages changeants. Sur le côté opposé, face à la fenêtre, une rampe de bois imitant un pont qui servait d’accès.
De chaque côté de l’unique fenêtre, sur les deux grands murs, des images vivantes imitant de grandes baies vitrées ouvertes sur des scènes très bucoliques. La Nouvelle vie, était quand même passée par là :
« Une seule fenêtre par box, un seul regard sur le monde »
disait le slogan du Ministère.
Dans le fond de la pièce à droite, une autre estrade, plus basse, entièrement occupée par ce qui pourrait s’apparenter à un matelas géant, envahi de coussins de toutes tailles. Les murs à cet endroit, sur trois côtés et le plafond, recouverts de ce qu’il prit d’abord pour des miroirs, mais qu’il devina en s’approchant, constituer des écrans géants.
A l’autre bout de la pièce, à gauche, le coin travail de Sally, mi-bureau, mi-laboratoire, séparé du coin à vivre par une paroi vitrée.
Le tout dans des lignes très futuristes, et agrémenté, de ci de là, de bibelots ou peintures d’un design parfait…
« Trop parfait », songea-t-il : l’ensemble manquait de vie, de ce petit désordre ou d’un léger « couac » de goût qui aurait pu humaniser un peu cette « vitrine de l’impeccable ». Cela ressemblait plutôt à ces appartements témoins, parfaits à l’œil, où trop de monde passe, mais où personne ne vit.
Le bureau laboratoire étant fermé, et sa clef-pass s’avérant impuissante à l’ouvrir, il se promit de revenir lorsque sa hiérarchie lui en aurait ouvert l’accès. Dans le reste de la salle, pas un meuble, pas un tiroir à visiter...
Il décida de se poser un peu pour réfléchir, et c’est tout naturellement qu’il alla s’installer sur les vastes coussins au fond de la pièce. A peine avait-il eu le temps de s’allonger, la tête en appui sur le coussin latéral le plus élevé, que l’immense écran s’anima. Une prairie verte, immense, noyée sous un ciel bleu envahit tout l’espace. La musique, douce semblait venir de partout à la fois. Il crut reconnaître un adagio d’Edvard Grieg.
Sur l’écran, venant de derrière les arbres, un personnage de synthèse apparut, tirant derrière lui un chariot de golf. Rapidement en gros plan, il planta d’une main sûre un tee, sur lequel il posa une balle. Puis il se recula, et tout en moulinant le ciel de quelques swings d’échauffement, il se tourna vers Todd et lança d’une voix synthétique :
«Bonjour Sally ! Alors quel drapeau veux-tu attaquer ? »
Presque instantanément, à sa gauche, une console de commande surgit de l’accoudoir. Plusieurs boutons s’allumèrent puis clignotèrent en signe d’invitation. Incrédule Todd pouvait lire :
INFOS-VIDEO-JEUX-RECHERCHE-MUSIQUE- APPELS ECRIRE-RETOUR-MENU-TERMINE
Par réflexe sans doute, il tapa sur « RECHERCHE ». Un clavier apparut sous la console.
« C’est parti ! » lança joyeusement le drôle de personnage sur l’écran, alors que d’un superbe drive, il catapultait la balle vers le ciel. Au bout d’une magnifique courbe, et telle un boomerang, la balle revint à une vitesse fulgurante se coller contre l’écran, où l’on pouvait nettement lire maintenant :
CENTRE DE RECHERCHES
Entrez votre demande
I………………………
« Rien d’intéressant », pensa Todd, juste, le même service d’annuaire de recherche qu’il avait sur sa propre colonne info. Aussi machinalement, il tapa sur « RETOUR » et le brave golfeur se remit à l’adresse sur l’écran, le club en mouvement, prêt à frapper à nouveau la balle…Amusé Todd appuya sur la touche «ECRIRE »
En repassant près du lit, juste avant de sortir, il ne put s’empêcher de soulever encore la drôle de tenue qu’il respira les yeux clos… Une plage au soleil… Des rires d’enfant… Sally à demi nue qui le regarde et lui sourit…
- Reprends-toi Todd !
Il la reposa délicatement sur le lit, comme s’il couchait Sally, et c’est presque en fuyant qu’il quitta la chambre… Il se dirigea enfin vers la grande pièce inondée de lumière, encore troublé par le drôle de parfum. Il inspira profondément…
Dès son entrée dans la « salle à vivre » du Box 12A, son instinct de limier prit le dessus sur ses émotions… Quelqu’un était dans cette pièce il y a peu…Rien d’anormal en apparence, c’était vrai, tout avait l’air parfaitement rangé et en ordre, mais il sentait une présence récente…Instinctivement il renifla ses mains…puis le côté extérieur de son avant-bras droit…ce parfum… Il huma l’air ambiant tout autour de lui, les sens en alerte comme un animal sur la piste d’un gibier… ce parfum…
-Imbécile ! s’écria-t-il à haute voix !
Bien sûr, ce parfum !… Il avait le nez, les mains et le corps tellement imprégnés par la tenue de Sally (qu’il avait dû serrer plus fort et plus longtemps qu’il ne voulait bien l’admettre) qu’il était bien incapable de percevoir autre chose ! La présence qu’il avait sentie n’était pas autour de lui, mais en lui. Sally et son parfum agissaient comme un filtre entre lui et l’extérieur, comme le poivre qu’un fugitif jetterait sur ses propres traces, pour que les chiens lancés à sa poursuite perdent la piste. Furieux contre lui-même il se répéta tout haut la 4ème règle de la charte des Dirigeurs :
« -L’émotion est ton ennemie, tout sentiment est à proscrire. Ton chemin est un tunnel, fixe ton regard vers la sortie, n’entends aucun appel, ignore sur quoi ou sur qui tu marches. »
Les réflexes acquis au cours de sa formation de Dirigeur agissant à nouveau parfaitement, il tira de son étui une dose de Formatine, ferma les yeux, effectua une triple série de mouvements respiratoires, et laissa le cachet blanc buzzer les mots « gibier »… «filtre »…« peau »…Il accepta aussi de laisser les images de ses mains caressant un corps brûlant traverser son esprit, puis s’effacer jusqu’à n’être plus que neige sur un écran…Enfin, il rouvrit les yeux, dans un fondu enchaîné sur la grande salle qui lui parut encore plus lumineuse qu’à son arrivée.