“Rien en cette nuit d’hiver ne pouvait laisser supposer le drame qui allait se jouer. Des passants obscurs regagnaient précipitamment leur box personnel, poussés et déséquilibrés par les rares mais soudaines bourrasques d’un vent glacé. Max, enfoncé dans le col relevé de son pardessus, le nez émergeant à peine du vieux cache col marron tricoté par tante Suzanne, les yeux fixés à pas plus de deux mètres devant lui à cause du chapeau de feutre vissé sur l’avant de son crâne, s’efforçait comme à son habitude de se démarquer de ses contemporains.
Plus le vent le secouait, plus il ralentissait le pas. Plus il se sentait poussé vers l’avant, plus il se forçait à se redresser. A chaque fois qu’il croisait une de ces ombres, ou qu’il était dépassé par elles, il s’appliquait à poser sa voix, et à lancer un sonore et très distinct “Bonsoir!” qui la plupart du temps ne recevait aucune réponse. Rarement, un timide “... soir!” furtif et frigorifié, lui faisait l’effet d’une balle qui sifflait à son oreille.
Arrivé devant sa porte, au lieu de se précipiter à l’intérieur, il s’offrit le luxe de retirer son chapeau, de lever le nez au ciel, et de contempler, dubitatif, la voûte céleste que n’obstruait aucun nuage. Puis, tranquillement, muscles tendus pour réprimer tout tremblement, il engagea la clef dans la serrure, donna un tour, rangea le trousseau dans sa poche, poussa la porte et entra. Il s’autorisa enfin un frisson trop longtemps contenu, non sans avoir refermé la porte, volontairement trop lentement comme pour jouir plus longtemps de son effet. Une fois dans l’entrée, il se trouva légèrement stupide, comme un acteur qui viendrait de jouer une scène devant un parterre vide.”
Un brusque relâchement de la nuque, et un léger picotement dans les yeux, lui firent réaliser que les effets de la Formatine étaient terminés. Il jeta un regard à sa “colonne info”:
Le vacarme qui montait de la rue lui signala un nouveau passage de la balayeuse, et il s’entendit dire tout haut: “Et de cinq!”.
Le ronron d’une conversation assourdie dans le box voisin lui confirma l’heure: tous les mercredis, à 16h30, son voisin, M.Hébert recevait la visite de son neveu. Même s’il ne pouvait comprendre le contenu de la conversation, il reconnaissait la voix sûre et claire du jeune homme qui semblait monopoliser la parole, et les rares interventions hésitantes du vieillard. Dans peu de temps il entendrait le “CLING” de deux verres qui trinquent, suivi d’un court silence signe de dégustation, puis le choc des verres que l’on repose, et après un bruit de chaise qui traîne, la voix puissante du neveu essayant de dominer la surdité du vieil homme pour prendre congé, lançant un enfin audible “à Mercredi!”. Un claquement de porte, des pas dans l’escalier, puis le silence revenu, à peine troublé par les dernières et lointaines vibrations de la balayeuse qui devait maintenant tourner au bout de la rue. Après un long bâillement, Todd se planta devant son écran et relut son texte.
Il dut reconnaître qu’il était globalement satisfait, étonné même de l’histoire qu’il écrivait, et qu’il avait l’impression de découvrir au fur et à mesure de ses frappes sur le clavier. D’où sortait ce “Max”, il n’en avait aucune idée. Il entrevoyait grosso modo sa silhouette, mais il était impatient de le cerner d’avantage. Il décida de se lancer.
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