jeudi 29 mars 2007

BLOC 21 épisode 10

Un couloir d’entrée ! Le luxe ! Son box à lui se limitait à une seule pièce, spacieuse il est vrai par rapport à son ancien logement de simple Récupérateur, mais tout de même, un couloir ! Avec trois portes ! Ce qui supposait un minimum de quatre pièces en comptant la salle éclairée qu’il apercevait tout au bout. Dans un premier temps il faillit se diriger tout droit vers cette lumière, mais, programmé par sa formation de Dirigeur, il préféra un examen méthodique et ouvrit la première porte sur sa droite…

Rien… un simple placard-penderie où, à côté de tenues de travail de différentes couleurs, il reconnut les combinaisons de transfert oranges des membres du " 2ème cercle ". Il ne put s’empêcher d’en décrocher une et de l’examiner. Décidemment Sally n’était pas très grande… Il se surprit à plaquer la combinaison contre lui, comme pour comparer leurs tailles respectives et ne s’étonna pas tout de suite de laisser sa main caresser longuement la matière souple… Un sursaut le fit revenir à la réalité, et c’est difficilement, presque en tremblant, qu’il la raccrocha, penaud, comme un gamin surpris après une grosse bêtise…

Ayant repris ses esprits, il poussa la porte d’en face. Manifestement un cabinet de toilette : cabine de douche, évacuateur de " besoins ", récupérateur de tenues usées et distributeur de tenues de rechange…Il se revit descendre ses propres tenues usagées dans le container, et une fois par mois - quand l’administration n’oubliait pas de lui faire parvenir les bons - faire la queue au distributeur mobile pour récupérer les nouvelles (qui n’étaient le plus souvent que des tenues recyclées !) Un mur-miroir dissimulait un rangement à étagères où se côtoyaient dans un ordre quasi militaire : serviettes, matériel de soin et de toilette, tenues neuves, et des dizaines de flacons que Todd supposa avoir un rapport direct avec l’emploi de laborantine de Sally. Il y reviendrait à l’occasion pour un examen plus approfondi…

Il revint dans le couloir et ouvrit la dernière porte, la chambre de Sally. Le même mal-être respiratoire le saisit et ce n’est qu’au bout de quatre séries d’inspirations-expirations méthodiques qu’il retrouva son calme.

Tout semblait parfaitement en ordre si ce n’est une drôle de tenue jetée sur le lit. Contrairement aux combinaisons habituelles, elle s’ouvrait complètement et semblait pouvoir se refermer avec une longue lanière de la même matière. Et cette matière … Rien à voir avec le froid contact des tenues ! La souplesse était à peu près équivalente, mais le contact était comme plus chaud malgré sa légèreté

Curieusement elle s’arrêtait loin des chevilles et semblait ne pas avoir de fermeture basse… De plus tout le long de l’ouverture, une bande d’une autre matière, faite d’un très joli entrelacement, lui rappelait les dessins des cristaux de glace qui se formaient parfois autour des vitres par grand froid. Il se prit à s’interroger sur l’utilité de ces fioritures et de cette tenue, mais ne trouvant pas de réponse il la rejeta négligemment sur le lit.

Les casiers de rangement de Sally ne se différenciaient pas beaucoup des siens, tout le matériel règlementaire était là, et il ne fut pas étonné que l’un d’entre eux soit presqu’entièrement consacré à la Formatine. Il restait même quelques boîtes de 1ère génération qu’il contempla avec nostalgie.

Il se souvint des premières distributions au compte goutte organisées par le " Ministère du Bien-être et de la Performance ". C’était deux ans après l’instauration de la Nouvelle Vie, et force était de reconnaître que ce fut un progrès indéniable pour améliorer le quotidien : productivité accrue dans des proportions considérables, chute spectaculaire du nombre des fugueurs et surtout arrêt complet du fléau national, le suicide.

Bien que sceptique au début, il était devenu lui-même un inconditionnel de cette pastille miracle, surtout depuis la mise en circulation de la 2ème génération. Finie cette drôle de sensation de flottement des débuts, finies les désagréables décharges sonores qui vous traversaient le cerveau lorsqu’une pensée parasite était mise en sommeil par la Formatine.

Aujourd’hui, on ne ressentait aucune différence dans les perceptions, la concentration sur la tâche était quasi au maximum, et ce n’est qu’un léger " Buzz ", strident certes, mais sans agressivité, qui neutralisait les pensées parasites. Il lui semblait qu’on avait atteint la perfection dans ce domaine et se demandait à quoi bon lancer des sujets comme Sally Purchase sur cette future " Formatine 3ème génération " ?

L’image d’un goéland traversa son esprit, aussitôt " buzzée ", et Todd ouvrit le dernier casier, le casier personnel…Vide…étonnamment et désespérément vide…

dimanche 25 mars 2007

BLOC 21 épisode 9

Un tatouage, Sally avait un tatouage !… Il y avait pourtant bien longtemps que les autorités en avaient interdit la pratique, en se basant sur la première règle de la Nouvelle Vie:

« L’Être est UN. L’homme et la femme ne constituent que les deux éléments d'un seul et même Être hermaphrodite. Aucun n’est maître de son corps ni de son image. Tout appartient à la communauté des deux. »

Les sages en avaient tiré toute une série de lois, interdisant pêle-mêle et entre autres, le suicide, l’homosexualité, l’avortement, les fantaisies vestimentaires (d’où les «tenues» uniformes), les signes particuliers et par conséquent les colorations, piercings et tatouages. Les différences raciales étaient acceptées, par la force des choses, à condition que les races ne se mélangent pas : un « Être », même hermaphrodite ne saurait être bicolore!

Il comprit que Sally avait essayé de cacher son tatouage lors de son passage quinquennal au relevé d’identité, et sans l’insistance de Todd autour de la zone de ses fesses elle aurait réussi.

L’écran s’éteignit, la voix monocorde annonça:

«...rapport attendu pour le 1er février... »

et Todd, pensif, quitta le salon 33...

Cette histoire de puce qui ne répondait pas le laissait perplexe... Il n’y avait que « l’extractrice » pour pouvoir la désactiver. S’il suivait la logique de l’hypothèse d’un enlèvement, soit « ils » avaient supprimé Sally et détruit son corps, mais il était persuadé (ou voulait se persuader) qu’elle était vivante, soit ils possédaient une extractrice, et là, cela supposait des complicités qui lui donnèrent le vertige.

Une question se posait: Par quel bout débuter son enquête?...Une visite chez Sally s’imposait. Après avoir enfilé sa combinaison de transfert et son casque, il se laissa glisser dans le tub-out et c’est non sans une certaine excitation qu’il programma « Box 12A » sur le clavier digital.

Quelques vibrations plus tard il débouchait dans un hall qui soulignait déjà l’appartenance de Sally au deuxième cercle. On était loin des quatre murs de béton mal repeint de son propre hall! A peine le sas du tub-out ouvert, qu’une douce musique l’accueillit dans un luxe de lumière tamisée courant sur des murs décorés de fresques champêtres qui se prolongeaient sur le sol par des reconstitutions de jardins, certes ornés de plantes artificielles, mais avec en bruit de fond des murmures de cours d’eau et des gazouillis d’oiseaux du plus bel effet. Le box de Sally était là sur sa droite, sous un porche de vigne vierge vieux rose autour duquel clignotait un « Bienvenue » de néon mauve qui arracha à Todd un sourire moqueur :

« Franchement, pensa-t-il, difficile de faire plus kitch ! J’en viendrais presque à regretter mon béton ! »

Tout à ses pensées, il avança sa clef-pass magnétique vers le testeur, et à sa grande surprise, le voyant vert signalant que le sas était déjà ouvert s’alluma… La porte coulissa sur son rail et Todd, un peu oppressé, entra chez Sally Purchase… Oppressé n’était pas le mot, il ne se sentait pas inquiet, mais il ressentait plutôt ce drôle de fourmillement dans la poitrine et cette légère accélération du rythme cardiaque témoins de son émotion. Ce n’était pas la première fois qu’il visitait ainsi le box du « déviant » objet de son enquête, c’était même la procédure réglementaire, mais, bien qu’il veuille s’en défendre, il pressentait que cette Sally serait différente de ces êtres transparents et déshumanisés qu’il « pistait » d’ordinaire.

Il prit une profonde inspiration ventrale, suivie de deux inspirations hautes, répéta trois fois cette série, et quand il se sentit enfin plus calme, il avança dans le couloir d’entrée…

jeudi 22 mars 2007

BLOC 21 épisode 8

La froideur des images, aussi attirantes sexuellement que les clichés anthropométriques d’un cabinet de médecin légiste, lui permirent de rester concentré sur sa tâche. S’il actionnait le joystick de commande de vue, ce n’était que pour chercher le ou les détails susceptibles d’avoir une importance pour son enquête. Il lui était déjà arrivé de retrouver des corps dans un tel état, qu’il connaissait l’importance de chaque petite trace particulière orientant les pistes d’identification et facilitant ainsi la future confirmation par les analyses d’ADN.
"C’est curieux, elle ne correspond pas du tout... " S’entendit-il penser tout haut. C’est qu’au fur et à mesure qu’il était entré dans son dossier, une "image " de Sally s’était imposée à lui. La morphologie 815D, la fonction de laborantine, la probabilité de fugue, lui avaient fait imaginer un corps élancé, bien dessiné et proportionné, un visage décidé, une beauté froide, et une allure volontaire... Et ce que lui renvoyait l’écran était l’image d’une belle jeune femme certes, mais dont la beauté n’avait rien d’exceptionnel.
De plus il lisait de la fragilité dans son regard barré par quelques mèches folles d’un noir profond, avec une expression presque enfantine, soulignée par une constellation de taches de rousseur traversant son visage au niveau des pommettes et du nez. Il se prit à lui sourire et ressentit immédiatement une coupable sympathie pour cette inconnue.
Et puis pourquoi se serait-il senti coupable? Après tout c’est lui qui la considérait comme une fugueuse! Elle était juste hors périmètre depuis quinze jours, peut-être et sûrement même contre sa volonté! Oui, c’est bien cela, il était arrivé quelque chose à Sally, quelque chose d’inhabituel, ce qui expliquerait les deux semaines avant qu’un dirigeur ne soit alerté... Ce qui expliquerait également la non-réponse de la puce...
Une affaire exceptionnelle! Et c’est sur lui, jeune dirigeur débutant que s’était porté le choix du Ministère! Il se sentit soudainement fier, investi d’une mission, prêt à remuer ciel et terre pour résoudre cette énigme, et qui sait pour voler au secours de cette pauvre Sally, victime d’une nouvelle forme de délinquance.
Ah, si seulement elle avait pu savoir qu’en ce moment il prenait les choses en main! Peut-être cela lui donnerait-il le courage nécessaire pour mieux supporter les terribles tourments qu’elle devait endurer. Le Ministère ne serait pas déçu: le dirigeur Todd se mettait sur les traces de Sally...

Son regard fut attiré par un petit trait plus foncé au creux des reins de Sally, juste à la naissance de ses fesses… Il avait déjà survolé la zone plusieurs fois, par professionnalisme s’entend, et ce détail lui avait échappé. Il zooma au maximum et vit peu à peu apparaître d’autres petits traits. L’ensemble de la zone ne devait pas excéder un centimètre carré.

Il sélectionna le tout et l’envoya vers le traiteur d’image qui après quelques instants, lui renvoya d’abord le message de fiabilité:

Ce qui laissait entendre que l’image fournie serait sûre. Presque instantanément apparut sur l’écran un petit coquillage bleuté…

mardi 20 mars 2007

BLOC 21 épisode 7

Il se recala dans son fauteuil, et prit quelques instants pour se repasser mentalement les éléments qu’il venait de découvrir... Quelque chose ne cadrait pas... Hors périmètre depuis le 12 janvier... En clair, soit volontairement ou in volontairement elle échappait au contrôle du redouté "Ministère du Bonheur". Si c’était involontairement, elle était morte et totalement détruite sinon la "puce d’état" signalerait l’emplacement de son corps même en dehors du "Territoire de Vie". Il en avait déjà connu et retrouvé de ces inconscients qui, aux premiers temps de la "Nouvelle Vie", par folie ou par vain défi, avaient quitté le Territoire.

C’était au temps ou encore simple "Récupérateur" il partait dans la "Zone Morte" aux commandes de son "Collecteur" localiser et détruire leurs cadavres, après que "l’Extractrice" ait neutralisé la puce. Rarement il avait eu à ramener des "fugueurs" -comme les avait baptisés le Ministère- encore en vie, tant la chance de survie dans la zone morte était faible. Quelques veinards dont la position hors périmètre avait été signalée à temps avaient pu survivre après leur récupération. Il était bien connu que hors périmètre, le temps était l’ennemi le plus mortel.

Quand on connaît les lenteurs de l’administration, le délai souvent trop long qui sépare le moment de la signalisation de fugue de la transmission aux dirigeurs du service des recherches, puis de l’ordre de récupération, et enfin de l’envoi sur site d’un collecteur, on comprend bien que les chances soient minces de retrouver autre chose que des cadavres.

Todd était même persuadé que cette lenteur était voulue, et que le Ministère avait pour seul objectif la neutralisation des puces. La vie des fugueurs leur importait apparemment très peu... Leur logique devait décréter que le seul fait de fuguer faisait de ces malheureux des éléments perdus pour la société. Il avait été conforté dans cette idée lors des premières "récupérations" de vivants. Il s’agissait à chaque fois de sujets ayant une fonction disons de bon niveau. Le moins titré de ces rescapés était de type 260, ce qui laissait entendre que lorsque le Ministère voulait vraiment ne pas perdre un de ses éléments, il y mettait les moyens.

D’autre part si cette Sally avait disparu volontairement, il ne s’expliquait pas que la puce ait été neutralisée... Enfin, elle appartenait au type 358, et il était impensable que le Ministère ait attendu quinze jours avant d’alerter un dirigeur!

Une fraction de seconde il se demanda si toute cette histoire n’avait pas été montée pour tester ses capacités de réaction à lui, Todd, nouveau promu au grade de dirigeur... Ils en étaient bien capables! Mais il balaya rapidement cette hypothèse, car il serait à présent avisé que ce n’était qu’un exercice destiné à vérifier que même par journée verte, un dirigeur peut répondre et être efficace en un minimum de temps. Au lieu de cela, un visage s’afficha sur l’écran, puis une suite d’encadrés détaillant la morphologie de Sally Purchase, sous tous les angles et sans la moindre pudeur...

vendredi 16 mars 2007

BLOC 21 épisode 6

Il se dirigea vers son vestiaire, se débarrassa de son casque et de la combinaison de transfert qu’il rangea soigneusement dans son placard, puis après s’être planté devant “l’écran de reconnaissance”, il pénétra dans le long couloir menant aux salons. A son arrivée, le sas du salon 33 s’ouvrit, la pièce s’éclaira et l’écran mural s’anima:

-Todd ? Todd avec ses deux « d » ? ...

Il laissa défiler le message encore une fois pour s’assurer qu’il n’avait pas rêvé… Il essaya d’évaluer le concours de circonstances incroyable, pour que ce changement qu’il réclamait depuis une éternité se fasse justement là, sous ses yeux ou presque. Par quel clin d’œil du destin sa énième lettre était parvenue à l’obscur fonctionnaire du Ministère de la Communication, et comment ce dernier avait-il enfin envoyé l’ordre de modification exactement entre sa sortie du basculateur et son arrivée au salon 33 ? Rien de rationnel à tout ça, mais n’était-ce pas le propre du hasard de n’avoir rien de rationnel ?

Une certaine fierté, un sentiment d’être enfin reconnu l’envahit, et c’est assez théâtralement qu’il s’affala dans le long fauteuil vert face à l’écran. Il brancha son “noteur”, jeta un œil distrait sur l’écran où défilaient les annonces réglementaires quant aux détails de la procédure d’enquête, et des droits du témoin, puis la voix monocorde qui l’avait accueilli reprit:

Dossier Sally Purchase - Mercredi 27 janvier, première information Dirigeur-Chargé d’enquête: Dirigeur Todd -

- Informations concernant le sujet: Sally Purchase - BLOC 612 – BOX 12A - 35 ans - Valeur du sujet: type 325 en voie d'accès au type 330 - morphologie: type 815 D - activité: laborantine au Complexe de Soins - archives passives: néant - archives valorisantes: stade 49 - aucune déviation antérieure - Objet de l’enquête: hors périmètre depuis le 12 janvier.

- Informations diverses: Productivité: active - attribution lumière: active- Accès Centre de Vie: actif - Accès au Centre d’Info: actif - Pouvoir décisionnel: inactif-

- Divers: Lectrice libre - Écran à disposition - Création autorisée - Sexualité autorisée - Loisirs autorisés en journée verte.

- Travaux en cours: programme Formatine 3ème génération.

Il s’arrêta un instant et ne put s’empêcher de penser que, compte tenu de ces premiers éléments, cette Sally devait appartenir au moins au « 2ème cercle ». Lui n’appartenait qu’au quatrième et sa « valeur » n’avait atteint que récemment le type 228. De plus elle faisait partie des privilégiés bénéficiant de la lumière active. Enfin et surtout elle avait accès libre au Centre de Vie! Il n’avait eu que deux fois l’occasion d’y être invité, dont la dernière à l’occasion de sa promotion au grade de Dirigeur. Il s’était bien promis de tout faire pour mériter le fameux « accès actif », mais la route serait longue jusqu’au « 2ème cercle »!

lundi 12 mars 2007

BLOC 21 épisode 5

Chaque fois qu’il pénétrait dans ce hall, Todd ressentait comme une impression de plénitude, la sensation de pouvoir enfin respirer à fond. Tout, dans son quotidien, l’oppressait: les quatre murs de son box, l’exiguïté des tubs, les places calculées au millimètre dans les glisseurs, les couloirs d’achat à sens unique du Complexe de Fournitures dans lesquels le seul moyen d’attraper un produit sur les rayons était de se mettre de profil sous peine d’impossibilité à écarter les bras. Mais dans ce hall, on était vraiment sur une autre planète.

Imaginez-vous une cloche gigantesque, d’environ cinquante mètres de hauteur, et presque autant de diamètre à la base. A chaque niveau, une coursive métallique débouchant sur un escalier décalé à chaque étage, et s’enroulant ainsi jusqu’au sommet de la cloche. Sur chaque coursive, tous les cinq mètres, les cabines d’arrivées des tubs. En bas, tout autour de ce qui aurait pu être un rez-de-chaussée si on ne se trouvait à une bonne centaine de mètres sous le niveau du sol, les “basculateurs” vers les différents salons, reconnaissables aux rampes lumineuses vertes ou rouges qui signalaient leur état de fonctionnement ou leur disponibilité, et les tunnels d’accès, soit larges et illuminés pour accéder aux autres “Halls Administratifs”, soit plus sombres et étroits, quand ils conduisaient vers les gares des glisseurs. Et tout là-haut, la coupole, immense verrière décorée, à travers laquelle on distinguait le ballet incessant des projecteurs qui faisaient danser des ombres sur toutes les parois du hall.

Cette lumière omniprésente, luxe réservé aux seuls bâtiments publics, contribuait aussi à ce sentiment de bonheur. Tous les scientifiques l'affirmaient et il avait entendu dire que, dans les états trop dépressifs, on pouvait avoir droit à des "stages de lumière" organisés par le " Ministère du Bien-être et de la Performance" . Certains prétendaient, que les « Grands Dirigeurs » possédaient chez eux des pièces éclairées à volonté, alors que lui-même, pourtant cadre de 2ème niveau, n’avait droit qu’à ses dix heures quotidiennes d’éclairage programmé. Encore n’était-il pas à plaindre quand il songeait aux misérables « heures blanches » officielles qui étaient le lot dévolu au citoyen ordinaire! Une heure trente le matin, une heure trente à la mi-journée, et trois heures le soir. Heureusement, une fois par mois il y avait le jour blanc et ses douze heures de lumière ininterrompue...

Le terminus de la cabine 7 l’avait déposé au 17ème étage, et il ne fut même pas étonné du peu d’animation de cette ruche géante: après tout, on était en journée verte! Il n’eut aucune peine à se diriger vers le basculateur desservant les salons de 30 à 49, et quand la lumière fut passée du vert au rouge, après avoir sélectionné la touche 33, c’est à regret qu’il songea qu’il devrait attendre au moins une bonne heure et son retour dans le hall pour enfin retrouver cette sensation de libre respiration.

Le temps du transfert, il se reprit à songer à Max. Il se souvenait avoir annoncé que “Rien en cette nuit d’hiver ne pouvait laisser supposer le drame qui allait se jouer.” A cet instant, il réalisa qu’il n’avait pas encore la moindre idée de ce qui attendait ce pauvre Max! Mais peu importe, il savait que dès son retour, le “drame” qui existait déjà là-haut, viendrait docilement s’aligner sur son écran. Il fut interrompu dans ses réflexions par une sonnerie de hall d’aéroport suivie de la métallique annonce de l’objet de sa venue, relayée par le défilant mural:

-« Todd !! maugréa-t-l TODD avec deux « d » !! »

Malgré ses dizaines de courriers au « Ministère de la Communication », ils s’obstinaient toujours à ne lui accorder qu’un seul "D" ! Il sentait bien que ce petit détail ne devait pas être au centre des préoccupations du Ministère, mais pour lui cette lettre lui était aussi indispensable qu’un deuxième bras, ou une deuxième jambe. Dans ce monde déshumanisé et uniforme, c’était sa marque à lui !...

« Encore envie de te distinguer, mon cher Max ! »… Il se prit à sourire en évoquant Max, mais la Formatine eut tôt fait de tout remettre en ordre…

vendredi 9 mars 2007

BLOC 21 épisode 4

Après une profonde inspiration les yeux fermés, la silhouette de Max, d'abord confuse, s'imposa à lui, et c'est fiévreusement, sans aucune pause, qu'il martela le clavier:

“Pourquoi ce besoin impérieux de se distinguer... A bientôt 46 ans, rien au premier abord ne semblait le différencier du reste de ses contemporains. Sa taille le plaçait dans une bonne moyenne et même si d’aucun (ou plutôt d’aucune) lui trouvait un certain charme il était loin de pouvoir rivaliser avec ces hommes qui s’imposent au premier coup d’œil. Il avait conservé un corps bien proportionné grâce à une pratique sportive assidue, et sa calvitie naissante, drame de pas mal de ses congénères, ne lui posait aucun problème.

Autant il avait assez mal vécu son adolescence, cachant une profonde timidité par des attitudes volontairement provocatrices, autant il assumait bien son âge mûr. Jamais dans sa vie il ne s’était senti aussi sûr de lui. Son visage régulier, souligné par un nez peut-être trop présent, était toujours égayé par un léger sourire que ponctuaient deux profondes fossettes. Il n’était pas “beau”, mais se sentait beau, et cette haute opinion de lui, lui donnait une assurance telle qu’il n’était indifférent à personne. Il faisait partie de ces gens que l’on reconnaît quand bien même on ne les aurait croisés qu’une seule fois, et que parfois on est convaincu de connaître alors qu’on ne les a jamais rencontrés auparavant. Détail important, son regard ouvert et attentif, persuadait chacun de ses interlocuteurs d’être, au moins le temps d’une conversation, l’objet d’un intérêt vraiment profond et sincère. Il attirait naturellement la sympathie, et, a de rares exceptions près, il n’était jamais l’objet d’attaques gratuites.”

Todd relut ce portrait, pas très satisfait de la forme, et se promit de le reprendre. Mais son malaise tenait plutôt à ce vague sentiment de déjà vu qu’il avait eu en l’écrivant...

- Quel idiot! s'écria-t-il soudain, comment ne m'en suis-je pas aperçu!

Le "déjà vu" lui apparaissait maintenant comme une évidence: il venait de se décrire, du moins tel qu’il se voyait, ou plutôt fidèle à l’image que les autres lui renvoyaient. Le bip-bip de la colonne info annonçant l’arrivée d’un message défilant le tira de ses réflexions.

Décidément, ce n’était pas journée verte pour tout le monde! Il savait bien en acceptant le grade de “Dirigeur” qu’il pouvait en cas d’urgence être appelé à tout moment. C’est d’ailleurs cela qui avait en grande partie motivé son choix afin d’échapper aux quatre murs de son box. Mais maintenant qu’il s’était fixé une tâche compatible avec ses longues heures d’inactivité, qu’il sentait naître son enfant au bout de ses doigts, c’est avec la plus mauvaise volonté du monde qu’il enfila sa combinaison et qu’il se dirigea vers le “tub-out”, non sans avoir à regret coupé son écran...

- Urgence 2, maugréa-t-il, encore une histoire de fesses!

Au moment où il allait s’installer dans le tub-out, jetant négligemment un regard par une des ouvertures du palier central qui desservait les 3 box de l’étage, son œil fut attiré par une lumière, tout là-haut à la troisième fenêtre de l’avant dernier étage de l’immeuble d’en face. Quelqu’un était accoudé à la fenêtre... Étonné lui-même par son soudain intérêt pour cet événement, il boucla son casque, et disparut dans l’étroite cabine7 du "tub-out".

L’afflux d’infos sur l’affaire qu’il allait avoir à traiter défilant sur les écrans internes du tub, et le cachet de Formatine préalable, obligatoire afin de nettoyer son esprit de toute pensée parasite, eurent rapidement raison des questions qui auraient pu naître dans son esprit.

Le crissement des ralentisseurs, suivi de la violente lumière du “Hall des enquêtes”, ouvrirent la cabine7 sur un Todd, redevenu Dirigeur en fonction.

mercredi 7 mars 2007

BLOC 21 épisode 3

Prenant appui de ses deux mains au bord de la table, il se projeta en arrière, soulagé, envahi par un soudain sentiment de puissance et comme comblé par la satisfaction du devoir accompli. Même s’il savait pertinemment qu’il n’en était qu’au début, il se sentait aussi repu que s’il avait mis un point final à son projet. Il revint vers le clavier, et les premiers flots de champagne surgirent de ses doigts:

“Rien en cette nuit d’hiver ne pouvait laisser supposer le drame qui allait se jouer. Des passants obscurs regagnaient précipitamment leur box personnel, poussés et déséquilibrés par les rares mais soudaines bourrasques d’un vent glacé. Max, enfoncé dans le col relevé de son pardessus, le nez émergeant à peine du vieux cache col marron tricoté par tante Suzanne, les yeux fixés à pas plus de deux mètres devant lui à cause du chapeau de feutre vissé sur l’avant de son crâne, s’efforçait comme à son habitude de se démarquer de ses contemporains.

Plus le vent le secouait, plus il ralentissait le pas. Plus il se sentait poussé vers l’avant, plus il se forçait à se redresser. A chaque fois qu’il croisait une de ces ombres, ou qu’il était dépassé par elles, il s’appliquait à poser sa voix, et à lancer un sonore et très distinct “Bonsoir!” qui la plupart du temps ne recevait aucune réponse. Rarement, un timide “... soir!” furtif et frigorifié, lui faisait l’effet d’une balle qui sifflait à son oreille.

Arrivé devant sa porte, au lieu de se précipiter à l’intérieur, il s’offrit le luxe de retirer son chapeau, de lever le nez au ciel, et de contempler, dubitatif, la voûte céleste que n’obstruait aucun nuage. Puis, tranquillement, muscles tendus pour réprimer tout tremblement, il engagea la clef dans la serrure, donna un tour, rangea le trousseau dans sa poche, poussa la porte et entra. Il s’autorisa enfin un frisson trop longtemps contenu, non sans avoir refermé la porte, volontairement trop lentement comme pour jouir plus longtemps de son effet. Une fois dans l’entrée, il se trouva légèrement stupide, comme un acteur qui viendrait de jouer une scène devant un parterre vide.”

Un brusque relâchement de la nuque, et un léger picotement dans les yeux, lui firent réaliser que les effets de la Formatine étaient terminés. Il jeta un regard à sa “colonne info”:

Le vacarme qui montait de la rue lui signala un nouveau passage de la balayeuse, et il s’entendit dire tout haut: “Et de cinq!”.

Le ronron d’une conversation assourdie dans le box voisin lui confirma l’heure: tous les mercredis, à 16h30, son voisin, M.Hébert recevait la visite de son neveu. Même s’il ne pouvait comprendre le contenu de la conversation, il reconnaissait la voix sûre et claire du jeune homme qui semblait monopoliser la parole, et les rares interventions hésitantes du vieillard. Dans peu de temps il entendrait le “CLING” de deux verres qui trinquent, suivi d’un court silence signe de dégustation, puis le choc des verres que l’on repose, et après un bruit de chaise qui traîne, la voix puissante du neveu essayant de dominer la surdité du vieil homme pour prendre congé, lançant un enfin audible “à Mercredi!”. Un claquement de porte, des pas dans l’escalier, puis le silence revenu, à peine troublé par les dernières et lointaines vibrations de la balayeuse qui devait maintenant tourner au bout de la rue. Après un long bâillement, Todd se planta devant son écran et relut son texte.

Il dut reconnaître qu’il était globalement satisfait, étonné même de l’histoire qu’il écrivait, et qu’il avait l’impression de découvrir au fur et à mesure de ses frappes sur le clavier. D’où sortait ce “Max”, il n’en avait aucune idée. Il entrevoyait grosso modo sa silhouette, mais il était impatient de le cerner d’avantage. Il décida de se lancer.