vendredi 23 février 2007

BLOC 21 épisode 2

Quelle chaleur! Non, la fenêtre était grande ouverte. Négligemment il referma le tiroir, s’étira longuement puis avança vers son écran où clignotait imperturbablement le tiret d’invite.

La première phrase, il fallait qu’il trouve la premier phrase... Même le premier mot ou la première lettre serait une victoire. L’image d’un accouchement traversa son esprit suivie immédiatement d’un “buzz” strident signalant que la Formatine faisait déjà son effet. Il eut envie d’écrire le mot “goéland” mais un second “buzz” lui fit apparaître immédiatement l’inutilité de cette pensée. L’idée simple serait de sortir, de tendre l’oreille, et de voler au premier passant venu la première phrase qu’il entendrait. Il sentit immédiatement que ce passant était proche, qu’il venait vers lui, que la phrase tant convoitée était déjà au bord de ces lèvres étrangères. Il ne lui restait qu’à descendre l’escalier pour aller la cueillir. Mais l’idée d’avoir à enjamber ne serait-ce qu’un seul goéland le retint. Il s’accouda à la fenêtre et attendit... La rue était déserte et il s’étonna de ne la voir jonchée que de quelques grappes de ces malheureux volatiles.

Quand est-ce que cela avait commencé? Les premiers étaient apparus vers la mi-août, et on avait pensé que les terribles froids de juin et juillet avaient mortellement affaibli les plus vieux, et que les pluies glaciales du début août les avaient achevés. Mais les jours suivants l’hécatombe s’était amplifiée, et après une légère accalmie peu avant Noël on en était maintenant à faire passer plusieurs fois par jour la balayeuse. La chaleur aidant, une sourde odeur de plumes mouillées envahissait rues et maisons jusqu’à vous donner la nausée au plus chaud de la journée.

“Journée verte”, en plus c’était une journée verte... Pas étonnant qu’il n’y ait personne dans les rues en ce début d’après-midi! Journée verte voulait dire activité zéro, et il avait beau scruter des yeux les façades mortes de l’immeuble d’en face, aucun signe de vie ne venait briser la lourdeur de ce mercredi. Il fixa longuement la rue, les yeux écarquillés au maximum, pour imprimer le décor sur sa rétine comme sur la plaque sensible d’un appareil photo, et quand le picotement fut trop fort, qu’il se sentit au bord de la surexposition, il ferma les yeux et attendit que l’image de la rue, d’abord en négatif, devienne assez claire pour qu’il y intègre les images des “jours bleus”.

Une foule dense, chacune respectant son sens de circulation sur chaque trottoir, dans le couloir central les rames incessantes des “glisseurs” bondés de voyageurs, et dans les deux couloirs latéraux, par rangs de trois, les “glissettes” individuelles, au coude à coude. Le fond sonore, d’abord ténu, s’imposa peu à peu à lui, dominé par le rythme à trois temps qu’imprimait le passage des glisseurs sur les joints de dilatation des plaques de circulation: CLAC-clac clac - CLAC-clac clac - CLAC-clac clac... Les lignes montantes ou descendantes des différents sens de circulation des piétons, glisseurs ou glissettes, rythmées par ces trois temps lui suggérèrent, d’abord par quelques notes légères qui enflèrent, enflèrent jusqu’à emplir l’air de toute leur puissance, une valse viennoise dans laquelle il se laissa emporter oubliant jusqu’au but de sa venue à la fenêtre. Il ferma les yeux, et se laissa aller à rêver...

“La rue était étroite

Et ses murs étaient hauts,

Sombre couloir de cloître,

Triste songe, photo”.

Il ne savait pourquoi ces quelques vieux vers lui revenaient en mémoire. Sans doute l’immeuble d’en face n’y était-il pas étranger mais il eut beau essayer de se souvenir de la suite du texte, il n’y parvint pas. Seule la dernière strophe lui apparut extraordinairement présente:

“Petit point sur la rétine,

Image tout là-haut:

Un visage se dessine...

Merveilleuse photo!”

Il sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres et dans un premier temps, il ne fut même pas étonné d’avoir le regard attiré par l’apparition soudaine d’une lumière à la troisième fenêtre de l’avant dernier étage de l’immeuble d’en face. Une ombre passa dans cette lumière, et après un court instant, la fenêtre redevint obscure... Il se dirigea vers son clavier et étonné par tant de facilité, il écrivit:

“La rue était étroite, et ses murs étaient hauts.”

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