Pour lui qui avait toujours été persuadé que rien dans la vie n’était justement dû au hasard, cette perspective le soulagea et immédiatement la suite des opérations lui apparut enfin limpide: le texte qu’il voulait écrire existait déjà là-haut dans les limbes, il en était certain. Son “œuvre” n’attendait plus qu’une main innocente, ou plutôt qu’un doigt innocent vienne frapper le clavier pour en extirper la première lettre du premier mot, comme on fait sauter un bouchon de champagne. Ensuite jaillirait le flot des mots pour venir enfin remplir la coupe trop vide de son existence.
Cette image de la bouteille lui plut et il y associa immédiatement l’image d’un accouchement: la tête prometteuse de vie pointe à peine entre les cuisses de la mère, mais l’enfant est déjà là, avec membres et corps, sourires et pleurs, rougeole et première dent, entrée en sixième et chagrin d’amour, premières lunettes et arthrose, décrépitude et mort. Le TOUT ne tient qu’à au premier pas, et la vie à peine entrevue est déjà pleine d’elle-même, de ses promesses et de sa fin. Il trouva rassurant cette comparaison et le dernier point qu’il mettrait à la fin de son livre, le dernier point après le dernier mot, lui apparut soudain étonnamment proche.
Considérant le clavier, une nouvelle angoisse le saisit: comment frapper au hasard?... Il savait très bien que même en fermant les yeux, sa connaissance de l’emplacement des lettres était telle (à gauche “AZER QSDF WXCV», à droite “UIOP JKLM” et au milieu “TY GH BN”) que forcément le hasard serait truqué. Il ne voulait pas qu’influencé par une idée quelconque, son doigt se dirige inconsciemment vers telle ou telle zone du clavier, ne serait-ce que pour éviter les “WXK», ou pour ne pas risquer de tomber sur “? / § % ou £” ... Il fallait impérativement que le choix ne vienne pas de lui, mais que le “là-haut” dirige sa main. Il ne voulait à aucun prix retirer le bouchon d’une autre bouteille que celle qui lui était destinée, ni mettre au monde un enfant qui ne serait pas le sien.
Sentant l’impasse dans laquelle il se trouvait, il se préparait à se lever pour aller “formater” ses dernières pensées et pouvoir tout reprendre à zéro, lorsque par la fenêtre grande ouverte afin d’essayer de récupérer un peu de cet air qui, même trop chaud en cette fin janvier, lui était moins pénible que cette sensation d’étouffement baies fermées, il perçut le crissement trop connu de la balayeuse à goélands. C’était la quatrième fois qu’elle passait aujourd’hui et il n’était que 14 heures. Hier il avait compté jusqu’à sept passages, dont le dernier vers 23 heures. A ce rythme, ce soir le record serait battu. Il aurait même souhaité que le dernier passage se fasse plus tard, ou que le premier du matin se fasse plus tôt, afin de lui éviter comme aujourd’hui d’enjamber des dizaines de goélands avant de pouvoir atteindre le “Complexe de Fournitures” et récupérer sa dose de “Formatine”.
La Formatine! Reprenant ses esprits, il se leva, ouvrit le tiroir sous la table centrale et avala le cachet blanc...
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