dimanche 21 octobre 2007

BLOC 21, épisode 30

Il y avait si longtemps que Todd n’avait plus ressenti cette douce caresse du soleil sur sa peau… Les yeux mi-clos, la tête couchée sur ses avant bras, il savourait cette sensation de trop chaud, de fines morsures sur son dos, effacées de temps à autre par une petite brise marine qui parvenait même à lui donner d’agréables frissons, en hérissant légèrement les poils de ses bras. Semblant venir de très loin, et le tirant de sa somnolence, la douce voix de Sally se moqua :

- Si tu continues à rester comme ça, c’est le coup de soleil assuré ! Je ne sais pas si c’est bon pour ta cicatrice.

- Pas de souci, Franck est un artiste… Je suis si bien… Et en cas de problème tu auras le plaisir de tartiner mon dos avec tes mixtures !

En riant de bon cœur, Sally se coucha sur lui, encore toute humide de son dernier bain, et secoua ses cheveux comme pour lui offrir une douche apaisante :

- Tu sais que je t ‘aime toi ? murmura-t-elle à son oreille avant d’ajouter : Todd, oh Todd, j’ai peur que tout ça s’arrête… Je t’aime tant… J’ai l’impression de voler un bonheur auquel je n’aurais pas droit, j’ai peur qu’on vienne me le reprendre, qu’on me punisse de le vivre aussi intensément.

Elle enfouit son visage dans la nuque de Todd, se serra encore plus fort contre lui, déposant de temps à autre de petits baisers câlins dans son cou… Il était au paradis, bercé par le murmure de la mer et la pression régulière des seins de Sally dans son dos à chacune de ses inspirations…

Il faut dire que les journées et les nuits qu’ils avaient vécues depuis que Franck avait réimplanté la puce dans le dos de Todd leur avaient presque fait oublier que leurs heures étaient peut-être comptées. Ils s’étaient aimés sans retenue, riant comme deux enfants, savourant chaque minute de bonheur, croquant la vie comme si la terre s’était arrêtée de tourner. Et tout cela sous le regard complice de Franck, inquiet au début de leur insouciance, avant de se dire qu’après tout, même si leur avenir était plus qu’incertain, il n’y avait pas de raison pour qu’ils se privent de ces quelques instants de bonheur. En souriant ironiquement de l’image, il pensa que c’était peut-être une sorte de cigarette au condamné que la vie leur offrait. Et puis contrairement au condamné, aussi minime soit-il, il leur restait quand même un espoir de vie, Il n’était pas dit qu’il ne réussirait pas !

Sally s’était laissée rouler sur le sable à côté de Todd, le bras replié sur les yeux pour cacher le soleil…

- Tu sais Todd, je n’imaginais pas qu’on pouvait aimer aussi avec son corps…

- Comment « aimer aussi avec son corps » ? Je ne comprends pas…

- Je veux dire que le plaisir du corps pouvait aussi faire partie de l’amour, et que ce plaisir lui même, qu‘on le donne ou le reçoive, venait enrichir les sentiments pour l’autre. Jusque là, pour moi, les deux étaient séparés. J’ai déjà éprouvé ce qui ressemblait à de l’amour pour des êtres, j’ai aussi connu seule ou avec d’autres les plaisirs du corps, mais pour moi il n’y a jamais eu de lien entre les deux.

- Tu peux expliquer, j’avoue que je ne comprends toujours pas.

- Bon, Franck par exemple, je l’aime beaucoup, nous avons partagé tant de choses, vécu tant de moments de bonheur ou de découragement qu’il fait partie de moi. J’aime me blottir dans ses bras, le serrer contre moi, mais jamais je ne voudrais l’embrasser comme je t’embrasse, jamais je ne voudrais que ses mains ou sa bouche me caressent comme toi tu me caresses. Je n’ai aucune envie de partager les plaisirs du corps avec lui !

- Mais j’espère bien ! se moqua Todd, quoique Franck n’aurait peut-être pas dit non !

- Tu es bête !… Par contre il m’est arrivé une fois d’aller avec des amis dans un Centre de Plaisirs, et là j’ai pu jouer avec mon corps et celui des autres,… Et si j’ai éprouvé une forme de plaisir, je n’ai ressenti aucun amour pour ces êtres… D’ailleurs je n’y suis jamais retournée, car j’ai nettement eu le sentiment que ces jeux là n’étaient pas pour moi. Je ne me suis pas sentie à ma place, j’ai eu l’impression que ce n’était pas moi.

Todd eut l’impression qu’on venait de le poignarder en plein ventre… Sally dans un Centre de Plaisirs ! Sa Sally au regard si propre et si profond ! Et elle avait l’air de trouver tout cela anodin… Des images de mains étrangères, parcourant le corps de Sally lui donnèrent la nausée. Non, pas elle, ce n’était pas possible ! Avec des efforts surhumains pour masquer son trouble, il laissa aller d’une voix la plus naturelle possible :

- Ah bon, tu es allée dans un Centre de Plaisirs ? C’est bien ? Je ne connais pas du tout. C’était il y a longtemps ?

- Je sais plus… C’était cet hiver, un soir des amis m’ont proposé d’y aller, eux ce sont des habitués. J’y suis allée moitié par ennui, moitié « pour voir », sans savoir si j’allais vraiment participer à leurs jeux. Au début j’étais un peu inquiète, mais après quelques verres j’ai commencé à regarder autour de moi avec curiosité. L’ambiance était agréable, tout le monde était très poli, très respectueux. De temps à autre je sentais des mains me caresser, mais il suffisait que je les écarte pour qu’elles n’insistent pas. Puis mes amis sont montés à l’étage en m’expliquant que les jeux se déroulaient là-haut, et m’ont demandé si je voulais les accompagner. Je les ai suivis tant par curiosité que pour ne pas rester seule au milieu de ces étrangers. J’ai même demandé à mon amie de rester près de moi, je n’étais quand même pas trop rassurée.

Todd faillit hurler STOP ! ! ! Il sentait le sang battre à ses tempes, son cœur s’affoler, et son ventre se serrer douloureusement. Mais il ne put s’empêcher d’entendre la suite, essayant de se persuader que plus il irait profond dans la douleur, plus les mots de Sally et les images qu’ils faisaient naître en lui le blesseraient, plus il parviendrait à anesthésier son mal. Combattre le mal par le mal, il ne voyait plus que cette planche de salut. Et c’est d’une voix très calme presque détachée, qu’il insista :

- Oui, je comprends, tu n’avais pas l’habitude… Et là-haut alors, c’était comment ?

- Il y avait là des couples ou des groupes de personnes enlacés, jouant avec leurs corps pendant que d’autres les observaient. Au bout d’un moment je me suis aperçue que j’étais seule, mes amis à leur tour étaient partis « jouer ». J’ai encore repoussé des mains qui me cherchaient, avec la curieuse sensation d’être un élément rapporté. Pourtant, je me sentais observée et le regard des autres sur mon corps presque dénudé ne m’était pas désagréable.

Mon regard a été attiré par une femme au corps magnifique, et aux longs cheveux blonds qui jouait près de moi sur une banquette avec celui qui s’est avéré être son ami. Elle a dû percevoir mon trouble et lui parler car il est venu vers moi et m’a demandé :

- Tu veux venir jouer avec mon amie ?

Il m’a prise par le bras, gentiment et je l’ai suivi… Nous avons joué avec nos corps tous les trois. C’était la première fois que j’embrassais une femme, c’était très doux… Je me souviens qu’elle me répétait que j’étais belle.

Mes amis m'ont dit plus tard qu'ils m'ont cherchée, et quand ils m'ont vue ils ne sont pas restés pour ne pas me mettre mal à l’aise. D’autres personnes sont venues nous regarder, mais ça ne me gênait pas, je crois que j’étais comme absente, ou plutôt j’avais l’impression que je flottais au-dessus de moi et que je m’observais. Le plus étrange quand j’y repense c’est que les seuls mots que nous ayons échangés, avant de nous quitter, c’est quand je leur ai demandé leur âge. Je ne sais pas pourquoi je leur ai posé la question, peut-être pour humaniser un peu cette relation… Ils étaient plus jeunes que moi.

Quand je partais, elle m’a donné le code de sa colonne info pour que je les contacte à nouveau, mais je ne l’ai jamais fait.

- Et pourquoi ?

- Je sentais que ce n’était pas la vraie Sally. Non pas que je ne me sois sentie « sale » après, mais je ne voulais pas que cette expérience m’affaiblisse psychologiquement. J’ai voulu l’assumer simplement comme un épisode de ma vie.

- J’ai chaud, dit Todd en se levant, je crois que je vais aller me baigner.

Il courut vers la mer, se jeta dans une vague, nagea quelques brasses, puis plongea vers le fond où il hurla sa douleur, expulsant d’énormes chapelets de bulles qui vinrent éclater à la surface, criant à la mer et au ciel son désespoir assourdi.

mercredi 4 juillet 2007

BLOC 21, épisode 29

- J’allais y venir… je vous ai dit qu’au début nous avons utilisé ces gaz pour interdire la zone morte, et avec les conséquences que vous savez.. Devant ces résultats catastrophiques, ils nous ont poussé, nous les chercheurs, à mettre au point un outil plus précis et plus efficace. Et cette fois-ci, bas les masques ! Il ne s’agissait plus d’éliminer des rats, mais bel et bien des êtres humains.

- Oui mais, renchérit Sally, la « chose » a été présentée de façon à ce qu’elle soit « acceptable » . On nous a expliqué que c’était comme poser une clôture électrique… Après tout, personne n’est obligé d’aller s’y électrocuter ! Il suffit de ne pas tenter de passer et on ne risque rien.

- Mais quel rapport avec les goélands, s’impatienta Todd ?

- Il faut que vous sachiez que nous avons mis au point un procédé infaillible : vous savez déjà que chaque puce est programmée. Il nous a suffi de les modifier légèrement et d’y incorporer une mini capsule contenant une substance imparablement toxique. Ensuite, à distance, on l’active, et en quelques minutes le malheureux fuyard, sans comprendre ce qui lui arrive, meurt dans d’atroces souffrances, la cible première du produit étant la moelle épinière.

Quand aux goélands, outre leur régime alimentaire à base de poissons, ils sont aussi, et malheureusement pour eux, de méticuleux charognards en période de disette. Les Territoires du nord sont un de leurs lieux de chasse favoris, et devant l’abondance de « charogne » fournie par les premiers fuyards, ils n’ont eu qu’à se servir. Puis, contaminés à leur tour, leurs propres cadavres ont servi de nourriture à leurs congénères, et ce fut une chaine sans fin. L’abondance de nourriture a attiré de plus en plus de goélands qui mourraient quelques jours plus tard et devenaient les contaminateurs de leurs frères sains qui arrivaient en masse.

Peu à peu, sans qu’on comprenne trop pourquoi, les oiseaux malades se sont mis à fuir. On suppose que l’instinct les a poussés à tenter d’échapper à ces lieux de mort. Mais il était malheureusement trop tard pour eux, ils étaient déjà porteurs du poison mortel.

Quand à savoir pourquoi ils sont venus mourir ici, les plus scientifiques pensent qu’affaiblis par la maladie ils ont suivi les vents porteurs, et les plus mystiques d’entre nous pensent qu’ils sont venus sous nos fenêtres pour étaler sous nos yeux l’ampleur de leur drame, et essayer de réveiller nos consciences

Un lourd silence voilé par l’ombre de mort des ailes des goélands plana au-dessus de Todd… Lui qui avait autant maudit ces volatiles qui empestaient les rues depuis des mois, sentit peu à peu monter en lui une sourde révolte contre la bêtise des hommes… C’est sûr il fallait faire quelque chose. Quels que soient les risques, il fallait agir…

Comme si à nouveau elle lisait dans ses pensées, Sally posa sa main sur la sienne et lui dit :

- Tout à l’heure vous avez dit que si vous étiez vraiment « hors périmètre »… il y aurait peut-être une possibilité… Que vouliez –vous dire ?

- Tout simplement que je peux justifier le fait d’être hors périmètre en vous « vendant » au Conseil des sages… Comprenez moi bien : si pour eux j’étais hors périmètre , c’est que j’ai franchi la zone morte. Si j’ai franchi la zone morte, d’après ce que vous venez de m’expliquer, c’est qu’ils n’ont pas déclenché ma capsule mortelle, où s’ils l’ont fait, il sera facile de leur faire admettre que j’étais déjà hors de portée.

- C’est juste, s’exclama Sally qui commençait à comprendre, ils ne l’ont sûrement pas fait, car vous êtes trop précieux pour eux !

- Je comprends d’ailleurs maintenant pourquoi quand j’étais « Récupérateur », je n’ai ramené vivant que des sujets qui intéressaient vraiment le Conseil ! S’ils avaient vraiment voulu les supprimer, ils en avaient les moyens !

Après un court silence, Todd reprit :

- Vous m’avez dit tout à l’heure Franck que je pouvais facilement à nouveau être « porteur » de la puce…

- Rien de plus facile, dit Franck, je vous l’implante sous la peau, mais je ne la connecte pas à votre système nerveux.

- Donc, je peux réapparaître dans la Zone morte, rejoindre le Territoire de Vie, et expliquer mon séjour « hors périmètre » puisque j’aurais été votre prisonnier !

- Mais vous allez être obligé d’admettre nous avoir rencontrés !

- Evidemment! Ils sont peut être naïfs, mais il ne faut pas exagérer ! De plus, la meilleure façon de les mettre en confiance, c’est de leur donner des preuves de ma fidélité. C’est pourquoi je vous disais que je vais vous « vendre ». Mon retour ne peut s’expliquer que par ma fuite, et si j’ai fui je n’ai aucune raison de vous couvrir. Pendant qu’ils seront occupés à mettre au point un plan contre vous, j’espère avoir le temps de récupérer les fameux codes et de réduire à néant le projet de Formatine 3ème génération. C’est du quitte ou double et de toutes façons nous savons tous que si j’échoue, c’en est fini de l’homme…

- Vous avez raison Todd, c’est notre dernière chance, et si vous réussissez, leur pouvoir s’écroulera comme un château de cartes, continua Sally, par contre, l’avancée du programme 3ème génération nous laisse encore quelques jours, et vous ne pouvez encore partir.

- C’est vrai, confirma Franck, vous devez récupérer d’avantage, et puis il faut le temps que je vous réimplante sans trop laisser de traces visibles.

- J’avoue ne pas être spécialement pressé, répondit Todd en fixant tendrement Sally dans les yeux.

vendredi 8 juin 2007

Boc 21, épisode 28

- Sally a raison… Vous en savez trop et pas assez à la fois. Trop si vous devez nous trahir, et pas assez pour nous aider... C'est vrai que nous n'avons plus le choix et le temps presse…

Nous ne sommes pas dans le " Territoire de Vie ", mais nous ne sommes pas non plus dans la " Zone Morte "… Nous sommes au-delà de la Zone, dans une région qui n’est pas contrôlée par le Conseil des Sages. La Zone Morte n’est que le résultat de la guerre qu’ils font depuis quelques années à ceux que vous connaissez sous le nom de " dissidents " ou " déviants ".

Dans les premières années de la Nouvelle Vie, la Zone Morte n’avait de morte que le nom. C’était un no man’s land, interdit à tous pour éviter le contact avec les opposants. Mais dans votre fonction de récupérateur, vous avez dû vous apercevoir que nombre d’hommes et de femmes ont tenté de fuir la Nouvelle Vie… On a essayé de vous faire croire qu’ils couraient à une mort certaine, alors que beaucoup d’entre eux ont réussi à rejoindre les dissidents.

Le Conseil a donc décidé il y a environ un an de rendre impossible toute vie dans un rayon d’une centaine de kilomètres autour du Territoire afin de rendre toute fuite impossible.

Au début ils ont employé des moyens rudimentaires, sortes de gaz toxiques qui ont agi comme un boomerang, car les vents se moquent des frontières et les populations voisines ont été victimes de cet effet en retour.

- Je me souviens, dit Franck , des centaines de morts gazés dans les Territoires du Nord… mais il s’agissait d’une attaque des dissidents non ?

- C’est ce qu’on a essayé de nous faire croire, s’indigna Sally, mais il s’agissait bel et bien des gaz envoyés par le Conseil. Ils ont eu beau jeu de mettre tout cela sur le compte des " Ennemis du Bonheur " :… C’est comme l’Incendie de l’hôpital… Qui croyez-vous qui l’a provoqué ? Et qui aurait pu les contredire ? Pourtant les ordres venaient bien du Ministère du bonheur ! D’ailleurs nous avions reçu la veille l’ordre d’évacuer tout notre matériel et nos documents de recherche soit disant pour nettoyer les laboratoires. Et comme par hasard, la nuit même l’incendie s’est déclaré, faisant les victimes que vous savez, mais épargnant le matériel et les chercheurs.

- Ils ont fait d’une pierre deux coups : Les dissidents ont été mis au ban de la société, et le peuple enthousiaste leur a donné les pleins pouvoirs pour le programme des puces ! Des moutons qui tendent au boucher le couteau qui va les égorger !

Sally dût s’apercevoir que Todd était anéanti et il lui sembla pouvoir lire les questions qui l’assaillaient : Comment tout cela avait-il été possible ? Comment avait-il pu être aussi naïf ? Comment à aucun moment n’avait-il au le moindre doute ?

- Ne vous mettez pas martel en tête Todd : nous avons tous été naïfs… J’ai eu la chance de part mon poste de m’apercevoir que les déclarations officielles ne correspondaient pas à la réalité. J’ai pu constater avec effroi que les gaz que l’on nous avait commandés pour soi-disant lutter contre une invasion de rats avaient été utilisés dans les territoires du Nord. Et j’ai eu surtout la chance de part ma fonction d’échapper à la formatine qui vous a laminé le cerveau et anéanti tout esprit critique. La dernière étape c’est la formatine3ème génération associée aux puces… Il faut qu’on les en empêche !

Devant le regard interrogateur de Todd Sally poursuivit :

- Oui Todd, sous ses aspects inoffensifs, la Formatine, dès la première génération, a été un vrai poison pour tout ce qui fait de nous des " humains " : nos sentiments, nos émotions, notre libre arbitre ont été jour à près jours anesthésiés par cette drogue… La première génération avait été conçue dans le but plus ou moins louable d’obtenir de chacun une efficacité maximum et surtout de lutter contre ce mal de vivre généralisé dû aux conditions de moins en moins vivables de notre environnement. Mais très vite les effets secondaires sont apparus : comportements uniformes dans des situations données, absence de réaction affective face à des évènements douloureux, indifférence face aux drames d’autrui, et j’en passe ! Au lieu de chercher à supprimer ces effets indésirables, on nous a poussé à les développer, à les canaliser pour en faire un formidable outil d’ abêtissement des masses, d’où la 2ème génération. Et si ils réussissent à intégrer cette 3ème génération dans les puces, " l’Homme " aura définitivement disparu.

-C’est pourquoi il faut agir et vite, reprit Franck, quels que soient les risques pour nous, il faut agir.

Sally n’avait pas quitté Todd des yeux. Elle avait l’air soucieuse devant le son mutisme , et elle croyait pouvoir lire dans ses pensées !

- …Vous ne dites rien Todd… je suppose et je comprends que vous ayez des doutes… Après tout vous pouvez très bien penser que c’est nous qui essayons de vous manipuler. Vous avez maintenant compris que nous ne sommes pas tout à fait étrangers à ces " Ennemis du bonheur ", et il est vrai que vous pourriez nous considérer comme ces terroristes que décrit le gouvernement. Nous n’avons aucune preuve à vous présenter, et pour cause, les services de désinformation de l’Etat sont d’une redoutable efficacité. Nos témoignages ne valent que par notre parole.

Todd leva lentement les yeux sur Sally, un léger sourire affectueux au bord des lèvres qui soulignait d’avantage l’ombre au creux de ses fossettes…

- Non Sally, vous n’y êtes pas du tout … Je vous crois, sans rien pour le justifier mais je vous crois. Je ne sais si c’est dû au sevrage de Formatine mais j’ai l’impression de me redécouvrir, de trouver des enchaînements dans mes pensées que je n’avais même pas conscience d’avoir perdus. Non, je pensais juste à quelque chose qui jusqu’ici me paraissait naturel, et dont aujourd’hui je perçois toute l’étrangeté…

- C’est le début de la guérison, se réjouit Franck ! Et on peut savoir ce qui vous soucie ?

Todd laissa passer un silence, leva une fois de plus les yeux vers Sally, puis vers Franck avant de lâcher comme dans un souffle :

- Les goélands… Qu’en est-il de cette hécatombe de goélands ?

samedi 26 mai 2007

Bloc 21 Episode 27

Todd ouvrit les yeux à regret… Il étendit le bras par réflexe…et ne trouva pas Sally. Avait-il rêvé ? Machinalement il enfouit son visage dans le creux vide du traversin juste à côté de lui, et huma à pleins poumons… La marque était encore tiède, et il crut deviner un parfum de dragée aux amandes… Il n’avait pas rêvé, et plus il se réveillait, plus son corps lui confirmait la réalité de ces instants de bonheur si proches…

Des pas dans le couloir… La voix de Sally, puis celle de Franck… Il se redressa rapidement dans son lit, ramena un peu le drap sur lui, et se recoiffa comme il put avec les mains, juste quand on frappa à la porte de la chambre :

- Oui… entrez ! Je suis réveillé…

- Bonjour Todd ! Bien dormi ? Comment vous sentez-vous ?

- Pas trop de cauchemars, ajouta Sally ?

- Je crois qu’il y a longtemps que je n’avais pas fait d’aussi beaux rêves, ajouta-t-il en fixant Sally pour guetter sa réaction.

Mais elle ne laissa rien paraître, et commença à s’affairer autour de lui, prenant sa tension, et vérifiant ses pupilles, tandis que Franck s’adressait à lui :

- Todd, nous avons un problème: le Ministère vient de vous déclarer « hors périmètre ». Rien de dramatique, vous êtes bien placé pour savoir qu’il fallait s’y attendre, mais je ne pensais pas que cela viendrait si vite ! C’est à croire que vous avez une certaine importance à leurs yeux… Ça veut dire aussi qu’un « Dirigeur » va être lancé sur vos traces.

- A mon avis c’est déjà le cas, ajouta Todd.

- Sans doute, mais ça va un peu contrarier nos plans, je pensais que nous aurions encore quelques jours devant nous, il va falloir être prudents.

- Je crois qu’il vaut mieux abandonner, Franck, c’est trop dangereux, intervint Sally…

- Oui mais si on ne le tente pas, on risque de tout perdre ! Un dirigeur avec nous c’était inespéré ! Tu ne v…

- Si vous me disiez de quoi il s’agit, s’énerva Todd !

- Voilà, reprit Franck d’un air grave, pour tout vous dire, la survie même de l’individu est en jeu… C’est une course contre la montre entre nous et le Conseil des Sages. Le programme de Formatine 3ème génération est très avancé, et tout ça en partie par ma faute. Dès qu’associée aux puces internes elle sera mise en route, l’individu disparaîtra… Oh, ne croyez pas que nous allons être exterminés ! Cela ne présenterait aucun intérêt pour eux ! Mais nous serons dans un tel état de soumission, et tout ce qui fait de nous des êtres uniques et différents les uns des autres aura tellement été modifié, que nous ne serons plus que des jouets entre leurs doigts !

Je me souviens des premiers projets de robots, où nous avons tenté de mettre au point des «machines» à apparence humaine… Là, le problème sera résolu, nous serons des humains par notre apparence, mais nous fonctionnerons comme des robots !

- Et en quoi aurais-je pu vous être utile ? demanda Franck perplexe ?

- J’y viens… Un point essentiel du programme c’est le code d’activation des puces… Sans ce code, la programmation est impossible. Hors, vous vous doutez bien que ces codes sont sous très haute surveillance ! Il s’agit d’une suite de huit chiffres et lettres, choisis de façon complètement aléatoire afin d’éviter que même nous qui les avons mis au point ne puissions les connaître. Tout ceci dans le but évidemment d’éviter toute fuite.

Ils sont conservés sur un « noteur » spécial, et ne peuvent être lus que sur la console centrale du service des recherches.

- Je vois où vous vouliez en venir, dit Todd, comme Dirigeur j’ai accès au Service des Recherches et j’étais sensé récupérer ces codes…

- Vous voyez bien que ce n’est plus possible maintenant, ce serait trop dangereux, surtout avec un Dirigeur à vos trousses, reprit Sally !

- Vous oubliez aussi que je n’ai plus ma puce, continua Todd. Jamais je ne pourrai pénétrer dans le Service des Recherches…

- Attendez, attendez, coupa Franck en faisant les cent pas du lit à la porte, la puce c’est mon problème… On peut toujours tricher… Après tout, il suffit qu’elle soit sur vous ! Par contre vous avez été déclaré « hors périmètre », et je vois mal comment justifier votre réapparition…

La puce absente c’est parfois un avantage, je m’en suis assez servi ! Ça vous rend invisible en quelque sorte puisque vous n’êtes plus « localisé ». Malheureusement, pour les Anges de Paix vous êtes loin d’être invisible, et leur capteur leur signalerait immanquablement que vous n’êtes pas implanté, et là je ne donne pas cher de votre peau !

Non, la puce est indispensable… mais pour que vous puissiez réapparaître il faudrait parvenir à justifier votre retour…

Todd se redressa dans le lit, resta quelques instants silencieux, les yeux fixés sur la pointe de son pied qui jouait sous les draps, puis il marmonna comme pour lui-même :

- Si seulement j’étais vraiment « hors périmètre »… il y aurait peut-être une possibilité…

Franck et Sally se regardèrent, un silence lourd s’installa, puis Sally finit par dire :

- Allez Franck, dis-lui maintenant, tu vois bien qu’on peut avoir confiance ! Et au point où on en est, on n’a plus grand-chose à perdre ni à craindre !

vendredi 18 mai 2007

BLOC 21 épisode 26

Elle lui échappa aussi vite qu’elle était venue. Il était resté là, assis, la tête légèrement penchée en arrière, les lèvres encore entr’ouvertes, qu’elle était déjà au milieu de la pièce, lui indiquant la porte qu’elle venait d’ouvrir :

-Todd, je crois qu’il serait plus raisonnable de laisser Max à ses problèmes, et d’aller vous reposer maintenant. Vous avez une chambre, là, de l’autre côté du couloir. Il y a le minimum de confort, mais suffisamment pour faire votre toilette si vous le désirez, et Franck vous a prêté quelques affaires en attendant de récupérer les vôtres si besoin.

Il n’eut pas le temps de se demander comment elle pouvait être si performante et lucide, alors que lui était encore dans un état second après leur long baiser, qu’elle quittait déjà la pièce en lui murmurant, avec un regard qui le fit fondre de bonheur :

-Et soyez gentil, si vous devez rêver de quelqu’un, oubliez Max, et faites moi une petite place dans vos pensées…

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle fut largement exaucée ! Au début de sa nuit il fut très agité, ne parvenant pas à trouver le sommeil malgré la fatigue et le besoin de dormir qu’il ressentait. Puis il traversa une période de sommes successifs entrecoupés de réveils et semi-réveils, où rêves et cauchemars s’entremêlaient. Dans sa tête tout se bousculait : Max, le Conseil des Sages, les révélations de Franck… Il se posait des tas de questions, échafaudait des hypothèses, se sentait envahi par le doute quand à la réalité de tout cela. Il imaginait des monstres métalliques qui lui creusaient le dos, voyait des murs géants qui lui cachaient le soleil, étouffait sous une pluie de goélands morts… Il revoyait aussi la plage et la peau de Sally…

Sally… Ses yeux et son regard si profond… Il sentait encore le contact de ses lèvres. Il s’émerveillait de cette sensation étrange et nouvelle pour lui de leurs deux bouches qui s’épousaient parfaitement. Il avait le souvenir d’autres baisers, mais jamais il n’avait ressenti un tel contact. L’image de deux pièces, si parfaitement usinées qu’elles s’emboîtaient à la perfection au point de rendre les lignes de jonction invisibles, lui vint à l’esprit…Il sentit une onde de chaleur descendre vers son ventre au souvenir du contact du sein gauche de Sally sur son épaule lorsqu’elle était penchée sur lui…

Dans son demi-sommeil, il eut soudain l’impression qu’un corps brûlant venait se coller contre son dos. Juste sous ses omoplates il lui sembla sentir les seins de Sally se soulever au rythme de sa respiration. Il se retourna en refusant de se réveiller pour prolonger son rêve. Il avança la main, remonta le long d’une cuisse jusqu’au dessous des fesses, et n’eut pas besoin de l’attirer à lui. Il la sentit se pelotonner contre sa poitrine, et il l’enveloppa dans ses bras, glissant ses doigts sous ses cheveux… Continuer à dormir, ne pas se réveiller, pas maintenant…

Puis le visage de Sally se releva doucement vers lui à la recherche de ses lèvres… et c’est quand il l’embrassa qu’il s’aperçut qu’il ne rêvait pas. Sally était bien là, entre ses bras, et le désir qu’il sentit en elle ne fit qu’accroître le sien. Il se glissa sous elle, sentit ses cuisses qui s’ouvraient pour l’accueillir, et son ventre qui venait à sa rencontre. Leurs bouches toujours soudées, c’est elle qui vint le chercher en glissant une jambe derrière son dos, et l’amena à elle, la pointe du talon dans le creux de ses reins.

A l’instant où il la pénétrait, il lui sembla que son sexe prenait du volume au fond d’elle, tant il la sentait autour de lui comme un étui autour d’une lame. Ils restèrent ainsi sans bouger un instant, savourant cette communion de leurs corps, avant que le désir trop fort, d’abord par de lentes ondulations, ne les pousse à s’aimer. Elle se déhanchait doucement contre lui, augmentant peu à peu l’amplitude de ses mouvements, et quand elle s’arrêtait, il prenait le relais, les mains maintenant au niveau de ses hanches, l’attirant à lui comme s’il craignait qu’elle ne lui échappe.

Elle lui avait abandonné la maîtrise de son ventre... Elle aimait cette sensation d’être ainsi prise par lui, fouillée au plus profond, et ne resserrait de temps à autre ses cuisses que pour mieux le sentir. A chaque fois qu’il venait cogner contre elle, elle laissait échapper un souffle rauque qui ne faisait qu’augmenter la violence du coup suivant.

De temps à autre elle le laissait récupérer en glissant le long de son sexe, à la limite de le laisser sortir d’elle, puis le reprenait avidement, jouant à le garder, tout au fond, contractant ses propres muscles pour le sentir plus intensément.

Sally sentait maintenant la sueur coller ses mèches noires sur ses tempes, et s’étonnait de l’étrange excitation qui gagnait le bout de ses seins à chaque contact avec la poitrine de Todd.…En même temps elle percevait de légères contractions spasmodiques qui augmentaient juste au dessous de son nombril… Elle joua à prolonger ce plaisir, sans lui lâcher la bride afin de le prolonger au maximum. Puis la fréquence augmentant, elle eut de plus en plus de mal à le contrôler, et oubliant Todd, elle se retint de hurler ce plaisir qui l’inondait entièrement, par des ondes ininterrompues de chaleur à la limite de la douleur, pour mieux le savourer…

Elle commençait à reprendre conscience de la présence de Todd, envahie par une bouffée d’amour inconnu jusqu’alors qui la laissa au bord des larmes en se serrant contre lui, quand il commença à bouger en elle pour aller chercher son propre plaisir… Il l’avait contenu le plus longtemps possible, avait failli céder quand Sally s’était arc-boutée sous lui, les ongles plantés dans ses reins, et c’est sans aucune retenue, presque bestialement, qu’il acheva de prendre possession d’elle.

Quand Todd cessa de peser sur son ventre de tout son poids, qu’elle sentit le souffle chaud de sa respiration se calmer peu à peu dans le creux de son cou, qu’il se blottit tendrement sur sa poitrine lui murmurant de temps à autre " Sally…Sally… ", elle laissa glisser le long de sa joue une larme de bonheur…

mercredi 16 mai 2007

BLOC 21 épisode 25

Todd n’eut pas le temps de répondre. D’ailleurs qu’aurait-il pu dire ? Il restait sans voix à l’idée que Sally savait pour Max ! Elle avait dû lire son noteur… Elle avait lu que l’héroïne s’appelait Sally… Il se sentait découvert, mis à nu, aussi honteux qu’un collégien dont les sentiments secrets seraient mis au jour. Que devait elle penser de lui ?

Elle n’avait pas l’air fâchée pourtant... Il caressa un instant l’espoir fou qu’il ne lui était peut-être pas indifférent. Il balaya ces pensées, et le cœur étonnamment plus léger il revint à sa préoccupation du moment : vérifier si Max était bien à lui, ou si ce n’était qu’une suggestion.

Il brancha le noteur, passa les informations enregistrées sur Sally Purchase, et ouvrit le dossier "Max"… Il refit une rapide lecture de ce qu’il avait écrit, et un peu angoissé, il relut plusieurs fois le dernier paragraphe, espérant pouvoir continuer : s’il n’y parvenait pas, maintenant que sa puce était extraite, c’est que les aventures de Max ne lui appartenaient pas. Il parcourut le texte des yeux, puis, d’une voix hésitante au début, il le lut, pour lui même, à haute voix :

" Max avait déjà refermé la porte, abattu, et avait ainsi passé la journée, guettant le moindre mouvement autour du bureau de Sally, sursautant à chaque appel téléphonique au standard voisin et tendant l’oreille en espérant à chaque fois entendre prononcer son nom … Mais ni au repas de midi, ni à aucun moment de la journée elle n’avait donné signe de vie…"

Le pouls à cent à l’heure, une fine sueur perlant à son front, il resta là quelques instants, les doigts au-dessus du clavier à attendre… Il essayait de se représenter la scène mentalement, de bien se pénétrer de l’intrigue… Et soudain ses doigts plongèrent vers le clavier :

" Arrivé sur son palier, Max s'étonna de voir un filet de lumière sous sa porte. Il ne lui arrivait que rarement d’oublier d’éteindre avant de partir, mais l’idée que quelqu’un pouvait se trouver chez lui ne l’effleura même pas. C’est rationnellement comme à son habitude, qu’il résolut le mystère : nous étions mardi, c’est Sofia, la femme de ménage, qui était responsable de cet oubli ! Fier de ses déductions, il engagea la clef dans la serrure et ne fut qu’à moitié surpris en constatant que ce n’était pas fermé. Décidément il faudrait qu’il parle sérieusement à Sofia ! La lumière, passe, mais la porte ouverte !

A peine avait-il franchi le seuil qu’il sentit ses jambes se dérober sous lui. Un frisson de panique lui parcourut tout le corps : la pièce d’entrée était sens dessus dessous, tout donnait à penser qu’il y avait eu une lutte violente… Il ne savait où donner du regard… Il songea soudain que le ou les auteurs étaient peut-être encore là et son sentiment de panique redoubla… mais le silence ambiant le rassura au moins sur ce point. C’est justement en écoutant ce silence, qu’ il perçut un léger couinement régulier qui semblait provenir de la chambre… Il reconnut rapidement ce bruit : c’était le store de la fenêtre qui agité par le courant d’air avait coutume de couiner ainsi.

La fenêtre devait donc être ouverte. Avec le froid qui régnait dehors, ce n’est ni lui ni Sofia qui pouvaient en être responsables! Enjambant précautionneusement les livres, bibelots et objets divers qui jonchaient le sol, il se dirigea vers le bruit…

Incrédule, par la porte entr’ouverte, il resta cloué sur place par une image qui lui glaça le sang : au sol, près d’une chaussure à talon plat, une jambe de femme dépassait de la porte…

-Sofia ! cria Max en se précipitant vers la chambre, mon dieu Sofia !

Derrière la porte, entièrement nue, ce n’est pas Sofia mais Sally qui gisait dans une mare de sang… "

-C’est triste de la faire mourir déjà…

Todd sursauta et se retourna interloqué. Le sourire malicieux de Sally le mit mal à l’aise. Elle se tenait debout derrière lui jouant négligemment avec une mèche de ses cheveux…

-Vous…Vous êtes là depuis longtemps ?

-Suffisamment pour avoir assisté à ma mort en direct, plaisanta-t-elle !

-Mais… Il ne s’agit pas de vous, mentit Todd ! C’est un hasard… peut- être qu’à cause de mon enquête c’est le premier nom qui me soit venu à l’esprit, mais ce n’est pas vous !

Tout en disant cela, Todd, gêné se tourna vers son écran et continua de marmonner :

- De toutes façons je vous trouve très indiscrète ! C’est personnel ! Ce ne sont que quelques lignes brutes, et vous auriez au moins pu attendre ma permission avant de…

Il ne put terminer sa phrase, interrompu par la voix de Sally, si proche qu’ elle le fit sursauter :

-Et je peux connaître la suite ?…

Elle était là, tout près, penchée au dessus de son épaule, fixant l’écran, le visage à quelques centimètres du sien… Sous le parfum de Sally qu’il connaissait si bien, il perçut l’odeur de sa peau, une odeur sucrée de dragée aux amandes… Il sentit son pouls s’accélérer et sa poitrine se serrer, en même temps qu’il percevait un léger frémissement des lèvres de Sally si proches des siennes, alors qu’elle continuait à scruter l’écran d’un air très absorbé…

Puis ce fut comme dans une scène tournée au ralenti : le visage de Sally se tourna vers lui, ses yeux plus noirs que jamais se posèrent au fond des siens, soulignés par le rose vif qui allumait maintenant ses pommettes, avant que sa bouche, après avoir joué quelques instants autour des lèvres de Todd, ne vienne épouser sa propre bouche ...

lundi 14 mai 2007

BLOC 21 épisode 24

- Heureusement ,poursuivit Franck, j’ai croisé Sally qui travaillait sur la formatine de troisième génération. Et là, jour après jour elle m’a ouvert les yeux. Au début je me demandais pourquoi on associait à mes travaux une laborantine… Certes, elle était à la pointe de la recherche sur la formatine, mais je ne voyais pas le rapport avec mon travail sur les puces. Peu à peu, patiemment, sans vouloir me convaincre, elle m ‘a amené à prendre conscience par moi même des véritables intentions du Conseil des sages : cette nouvelle formatine, associée aux puces, donnera à l’Etat un contrôle total des individus ! Excusez-moi pour «individu» Todd, mais j’ai banni le mot «élément» de mon vocabulaire.

Todd sourit en repensant que lui-même trouvait ce terme d’ «élément» un peu ridicule au début, mais que par la suite il l’avait fait sien, comme il avait peu à peu fait siennes toutes les théories avancées par le Conseil des sages. Il sentait qu’il avait été manipulé, mentalement formaté, et se demandait d’où lui venait cette surprenante soudaine lucidité…

- Vous êtes bien songeur Todd, à quoi pensez vous ? s’enquit Sally

- Rien d’important, mentit Todd, ou plutôt si : il y a quelque chose que je ne comprends pas Sally. Pourquoi avez-vous voulu me récupérer ?

- Honnêtement, c’était intéressé. Un Dirigeur du Ministère des Recherches n’est pas un élément ordinaire. Votre puce pouvait nous en apprendre beaucoup, je voulais savoir si vous étiez déjà «programmé», et surtout qu’elles informations à mon sujet vous auriez pu transmettre au ministère. Vous l’ignorez sans doute mais rien ne leur échappe, ils peuvent déjà lire en vous s’ils en ont besoin. Vous souvenez vous de votre dernier passage au «relevé d’identité» ?

- Oui, c’était juste après ma nomination au grade de dirigeur… Pourquoi cette question, s’étonna Todd ?

- A votre insu, lors de cette visite, votre puce a été modifiée, continua Franck . Il faut que vous sachiez qu’il existe différents niveaux de programmation. Sur les puces disons «basiques» seule la simple fonction de localisation est activée. Cela permet au Ministère du bonheur de pouvoir savoir en permanence où se trouve chaque individu. Pour vous par exemple en temps que dirigeur, votre fonction étant plus sensible, le niveau dit «d’analyse» a également été activé . C’est à dire que le Ministère peut quand il le souhaite venir y puiser les informations qui l’intéressent : dans votre cas par exemple, le résultat de vos découvertes, ou vos états d’âmes éventuels. Pour eux le maître mot est l’efficacité. Ils veulent être sûrs de vous, sûrs que vous accomplirez votre tâche jusqu’au bout, qu’aucune pensée, qu’aucun sentiment ne viendra vous dévier de votre route : « -L’émotion est ton ennemie, tout sentiment est à proscrire. … » vous connaissez la suite !

Todd eut comme un déclic : il se revit à son arrivée au salon 33, pestant contre les lenteurs du Ministère à corriger les deux « d » de son prénom, et quelques minutes plus tard, en train de lire «Todd» correctement orthographié sur le défilant… Ce n’était pas une coïncidence comme il l’avait cru, mais une lecture directe de ses pensées… Toutes ses pensées…TOUTES !… Connaissaient-ils l’existence de Max ?… Ou est-ce que l’idée de Max qu’il sentait comme venant d’ailleurs ne lui avait pas été suggérée par eux, comme on autorise une promenade au prisonnier afin de lui permettre d’échapper au moins quelques instants à sa condition ? Cette pensée le mit mal à l’aise et une nouvelle fois l’idée de la formatine lui traversa l’esprit.

- Ne vous inquiétez pas Todd, le rassura Sally comme si elle lisait dans ses pensées, vous êtes maintenant maître de votre esprit : l’intervention dont vous parlait Franck a parfaitement réussi. Nous avons extrait votre puce, vous êtes désormais redevenu un «individu» : un homme libre !

- Bon, dit Franck, je crois que c’est assez pour aujourd’hui. Un peu de repos nous fera le plus grand bien à tous. Demain je pense que vous serez pratiquement sur pied et nous vous ferons part de nos projets. En attendant, s’il vous faut quoi que ce soit, n’hésitez pas.

- Auriez vous de quoi écrire ? demanda Todd.

- Vous pouvez utiliser ma console, dit Sally, votre noteur est juste à côté, mais ne veillez pas trop tard, vous n’avez pas encore récupéré…

Juste avant de sortir, elle ajouta avec un sourire malicieux :

- Je sens que nous allons avoir des nouvelles de Max !

jeudi 10 mai 2007

BLOC 21 épisode 23

Todd reconnut le " neutral " utilisé par les Anges de Paix, arme redoutable et imparable qui avait contribué, si ce n’est à une véritable baisse de la délinquance au début de la Nouvelle Vie, du moins à simplifier les arrestations, car la convergence des deux rayons issus des antennes, neutralisait n’importe quel " élément " jusqu’à vingt mètres de distance. Il agissait directement sur la puce interne et coupait le système nerveux, plongeant le sujet dans une sorte de coma pendant près de quarante cinq minutes.

Aujourd’hui, grâce à la formatine deuxième génération la délinquance avait pratiquement disparu, et le neutral n’était que très rarement utilisé, sauf pour appréhender des éléments que le gouvernement jugeait dangereux ou indésirables.

- Mais comment vous l’êtes vous procuré, s’étonna Todd, il n’y a que les Anges de paix…

- Rien de plus simple, l’interrompit Sally, Franck en est l’inventeur !

- Et vous n’avez pas tout vu, triompha Franck, en se dirigeant vers le placard mural, attendez vous à une surprise…

Théâtralement, jubilant de son effet, il ouvrit grand les deux battants du placard, et reculant d’un grand pas, tel un Monsieur Loyal sur une piste de cirque, il désigna fièrement l’extractrice :

- Et ça, Monsieur Spayer, savez-vous ce que c’est ?

Todd n’osa pas lui avouer qu’il l’avait déjà découverte… Il se sentait un peu honteux devant la franchise de Sally et Franck, devant la confiance qu’ils lui témoignaient en lui avouant la possession d’une extractrice, et il ne parvint pas à prendre un air aussi étonné qu’il l’aurait souhaité :

- Une extractrice…Je connais, j’en ai déjà vu dans ma fonction de Récupérateur…

- Et vous ne vous demandez pas comment elle est arrivée là ?

- Plus rien ne m’étonne, je suppose que vous en êtes aussi l’inventeur ?

Un peu décontenancé et sans doute dépité de voir son effet tomber à plat, Franck bougonna :

- Oui, enfin je n’étais pas tout seul… C’est un travail d’équipe, de toute l’Equipe du Centre de Recherches…

- Sans doute, coupa Sally, mais chaque équipe a besoin d’un capitaine, et toute la conception, c’est quand même l’œuvre de Franck.

Franck eut l’air gêné… Sally le regarda comme désolée d’avoir peut-être trop parlé et de l’avoir blessé…

- Sans ces maudites puces, il n’y aurait jamais eu besoin d’extractrice ! s’écria-t-il la voix teintée de rage…

Il laissa passer un silence, lourd, très lourd, comme s’il hésitait à s’ouvrir à Todd, puis finalement, encouragé par le sourire affectueux de Sally, il commença d’une voix cassée :

- Et dire que ces puces sont mes enfants… Si j’avais su… Pourtant j’y ai cru au départ. Les premières puces, si controversées, me semblaient un outil fantastique puisqu’elles étaient destinées à être implantées sur les délinquants sexuels. Toutes les tentatives de lutte contre les récidives ayant échoué, je pensais qu’on possédait enfin là le moyen infaillible de localiser à toute heure du jour et de la nuit ces détraqués ! Je ne comprenais pas l’opposition de tant de mes amis scientifiques ! Ils ont pourtant bien essayé de me mettre en garde, mais je ne croyais pas à leur scénario catastrophe ! Même lorsqu’il a été décidé par le Conseil des sages d’étendre cette mesure à tous les délinquants, je n’ ai fait aucune objection.

Mon premier doute ce fut le jour où sur la liste des futurs receveurs j’ai vu mon ami, que dis-je mon frère Marc Despurs…

- Despurs ! Le chef des " Ennemis du Bonheur " ! s’étonna Todd.

- Oui, ennemi du bonheur !.. C’est ce que je croyais aussi . Nous avions fait toutes nos études ensemble, nous partagions la même chambre à l’université, je le connaissais comme moi-même, et si sa démission du Service des Recherches suite à son profond désaccord sur le programme des puces nous a séparés, je lui gardais toute mon estime…

Bien sûr j’ai été peiné et choqué d’apprendre qu’il avait rejoint le front des opposants… Mais quand j’ai vu qu’il allait lui même être implanté, et surtout en lisant le motif " déviant moral ", j’avoue avoir été troublé. Mais, bon, je pensais que le Conseil des Sages avait ses raisons, surtout que nous étions dans la période où allait être mis en place le programme d’implantation généralisé, approuvé par l’ensemble de la population… Si j’avais su…. J’ai été aveugle ! Aveugle, complice et acteur principal de tout ça !

Franck se détourna submergé par l’émotion… Sally s’approcha et le prit affectueusement par les épaules :

- Arrête Franck ! A quoi bon te torturer ! Ce qui est fait est fait ! Tu avais les meilleures intentions du monde, tu sais que tu t ‘es trompé, et tu as déjà commencé à réparer. Alors ne perds pas ton énergie en lamentations ! Garde tes forces, une longue et difficile tâche nous attend.

jeudi 3 mai 2007

Bloc 21 épisode 22

Des bruits de pas qui approchaient mirent fin à ses réflexions, et quand la porte s’ouvrit, il était à nouveau allongé sur son chariot… Franck, tout sourire s’approcha de lui :

- Alors Todd, vous permettez que je vous appelle Todd n’est ce pas ? Comment vous sentez vous ?

- Comme un boxeur après un K.O. je pense… J’ai mal dans le dos, et mes idées s’embrouillent. Je crois aussi avoir des hallucinations… Par moments je ne sais si je rêve où si tout ce qui m’entoure est réel…

- Rien que de tout à fait normal, j’aurais dû écouter Sally, je crois que j’ai un peu forcé sur la dose de stimulateur. Mais tout va rentrer bientôt dans l’ordre, ne vous inquiétez pas, j’ai…

- Que m’est-il arrivé ? l’interrompit Todd, qu’est-ce que je fais ici ? Où sommes nous ?

Tout en reprenant ses pulsations, Sally prit le relais :

- Voyons, essayez de rassembler vos souvenirs… Avant de vous être retrouvé ici, quelle est la dernière image qui vous vienne à l’esprit, je veux dire une image qui vous semble réelle ?

Il n’osa pas lui parler de la plage, de ses épaules nues, des reflets du soleil sur le haut de ses seins… Il comprenait maintenant que l’image de Sally, mêlée au coussinet granuleux sous son visage et au bruit de l’extractrice lui avaient suggéré son délire sur l’épisode de la plage qui s’était terminé en cauchemar avec la mort de Max et la sienne par la même occasion :

- Pas d’image dit-il, du noir et une douleur atroce, là derrière mon oreille et jusque dans mon dos.

- Oui dit Franck, nous avons dû pratiquer une petite intervention…

Sally l’interrompit :

- Cherchez encore, cherchez plus loin…

- La fenêtre de votre box… Je regarde dehors… La balayeuse à goélands

- Voilà, dit Sally, c’est ça, et ensuite…

-…Ensuite ?… Je ne sais plus… Le noir … Le noir et puis encore la douleur… Tout s’embrouille après…

Franck se racla la gorge :

-Hmmm… pour la douleur, je ne suis pas seul responsable, pour le reste, je n’avais pas le choix. : je ne pouvais rester plus longtemps chez Sally et vous vous n’aviez pas l’air décidé à partir ! La sirène avait retenti, je ne suis pas dirigeur moi , il fallait que je rentre. Mais quand je vous ai neutralisé c’était indolore, juste un court-circuit, et je vous ai même retenu pour ne pas que vous vous blessiez en tombant ! Si Sally n’avait pas voulu vous récupérer, vous vous seriez réveillé quelques heures plus tard, sans aucun souvenir !

Devant l’air perdu de Todd, Sally sourit et continua :

- C’est une longue histoire Todd. Vous êtes ici depuis quatre jours. Nous sommes chez Franck, enfin dans une partie du Box de Franck qui n’existe pas officiellement. Il était retourné chez moi pour récupérer des produits et des documents importants dont nous avions besoin. Il ne s’attendait pas à votre visite et heureusement que vous n’avez pas pu accéder à mon laboratoire, sinon vous l’auriez découvert !

- J’ai attendu autant que j’ai pu, renchérit Franck, mais quand j’ai entendu la sirène, si je voulais éviter une prochaine descente des Anges de Paix chez moi, il a bien fallu que je vous neutralise !

- Je n’en ai aucun souvenir… J’étais à la fenêtre et…

- …et je vous ai « déconnecté », coupa Franck en lui présentant un tube noir, d’une vingtaine de centimètres de long et évasé à une extrémité d’où sortaient maintenant deux fines antennes qui paraissaient de verre…

lundi 30 avril 2007

BLOC 21 épisode 21

L’extractrice! Ils possédaient une extractrice ! Il crut un instant que son délire continuait. Il devait avoir des hallucinations… De la même manière qu’il avait cru dur comme fer à l’épisode de la plage avec Sally, il devait être en train de rêver… Il avança le bras droit pour s ‘assurer que l’extractrice était bien là, et la morsure dans le dos lui confirma qu’il était bien éveillé.

Comment cela était-il possible ? C’était sans doute l’appareil le mieux surveillé de l’Etat. Au temps où il partait récupérer les fugueurs dans la Zone Morte, l’extractrice était toujours du voyage , dans un convoi spécial, sous la haute surveillance des " Anges de Paix " puissamment armés, ce qui l’avait toujours étonné d’ailleurs, car il se demandait qui dans ce no man’s land aurait pu présenter un danger pour cette précieuse cargaison. La Zone était par définition vide de toute présence humaine, et à part les cadavres, ce n’est pas les moribonds récupérés qui auraient pu essayer de s’en emparer !

La seule explication rationnelle qu’il avait trouvée, c’est que l’Etat, pour parer à tout risque d’infiltration de ses Récupérateurs par la nébuleuse organisation des " Ennemis du Bonheur ", montrait sa force pour leur ôter tout espoir d’attaque ou de sabotage.

Quand à cette mystérieuse organisation, agitée comme un épouvantail par les autorités, elle était apparue peu de temps avant le début de la Nouvelle Vie, à l’époque où l’installation des puces dans chaque individu faisait débat. Todd se souvenait, avec honte aujourd’hui, qu’il était plutôt de leur avis. Il se souvenait des terribles affrontements verbaux dans l’enceinte de ce qui était encore le Parlement, entre les Ministres du gouvernement et les opposants à ce projet de loi, des impressionnantes manifestations de rues et des violentes répressions qui s’en étaient suivi. Heureusement, force était revenue au droit, les " Ennemis du Bonheur " avaient montré leur vrai visage la nuit où ils avaient incendié l’Hôpital Général de Central Ville, qui était le laboratoire de mise au point des puces, sans se soucier des centaines de victimes innocentes qui périrent dans le sinistre.

Une immense manifestation populaire de réprobation poussa le Gouvernement à arrêter les dirigeants de cette opposition. Ils eurent beau clamer leur innocence et crier au complot d’état en prétendant que le gouvernement lui-même était responsable de cet acte, ils furent jugés et exécutés pour leurs crimes. Les militants ou sympathisants furent emprisonnés et leur parti dissous.

La loi martiale fut décrétée en période transitoire, et toute opposition interdite.La République, responsable de toutes ces déviations fut déclarée " contraire à la bonne évolution de l’Etre ", et fut remplacée par la Nouvelle Vie, à la tête de laquelle le " Conseil des Sages " put enfin, avec l’approbation et même l’enthousiasme de la population, promulguer et faire appliquer pour le bien de tous la loi sur la pose des " puces élémentaires ".

Le mot " individu " avait été remplacé par " Elément mâle " et " Elément femelle ", les deux réunis formant " l’Être ". Le Conseil des Sages seul décidait si deux éléments pouvaient être unis, au moins provisoirement pour constituer un Être apte à procréer. Leur décision était sans appel, car eux seuls possédaient les outils d’analyse comparative des puces et pouvaient donc juger de la compatibilité entre ces deux éléments. Le quota des naissances autorisées était donné chaque début d’année, en fonction du nombre des décès, et les problèmes de surpopulation s’en trouvaient automatiquement résolus.

La sexualité, jugée " humaine " et " indispensable à l’Elément " était maintenant gérée de façon rationnelle : la " nécessité élémentaire " était autorisée, et même encouragée, chacun ayant le droit de pratiquer sur lui même les gestes appropriés, aptes à combler ce besoin naturel.

En dehors de la procréation, certains " éléments" bénéficiaient de la " sexualité autorisée " qui leur permettait de se retrouver dans des lieux réservés à cet usage, les "centres de plaisir " où ils pouvaient pratiquer à leur aise avec le ou les " éléments " de leur choix tout l’éventail des jeux sexuels. Bien sûr ceci était réservé à une élite, et si on n’appartenait pas au moins au 2ème cercle, ce n’était pas envisageable… Les lourdes condamnations qui avaient frappé les premiers " déviants " surpris ou dénoncés pour s’être adonnés à la relation sexuelle, avaient tôt fait de normaliser les relations entre " éléments ". Aujourd’hui, rares étaient les faits divers relatant encore de telles déviations.

Par contre, on pouvait être choisi par le " Bureau des loisirs " pour faire partie des " éléments de joie ". qui pour un soir ou pour un temps plus ou moins long suivant leur aptitude, étaient invités à partager les " jeux " des habitués.

L’image de Sally traversa son esprit. Il se souvenait avoir lu qu’elle avait accès à cette " sexualité autorisée ". Une douleur étrange s’apparentant à la sensation d’un puits vide au fond de ses entrailles lui coupa le souffle, juste en imaginant Sally dans un de ces "centres de plaisir "… Non, pas elle !

Il se rassura en se disant qu’elle n’était pas obligée de s’y rendre, qu’elle n’y allait sûrement pas d’ailleurs… Le peu qu’il connaissait d’elle faisait qu’il se refusait à croire qu’elle pourrait avoir eu le désir de participer à ce qu’il n’osait imaginer.

Il regretta de ne pas avoir de cachet de Formatine à portée de main pour chasser ces pensées douloureuses et pouvoir se concentrer sur son problème du moment : la présence de l’extractrice dans ce lieu dont il ignorait tout.

vendredi 27 avril 2007

BLOC 21 épisode 20

-Alors Sally ! 350 ou 400 ?... Tu m’écoutes ?... Bon…J’ai compris…Tu ferais peut-être mieux d’aller dormir un peu, j’ai pas l’impression que tu sois très efficace !

Elle venait de se rendre compte que pendant tout le temps de ses réflexions, Franck avait continué à parler, mais qu’effectivement elle était ailleurs, qu’elle tenait sans trop savoir comment la main de Todd dans la sienne, qu’elle ne l’avait pas quitté des yeux, et qu’il la regardait aussi. Elle avait senti cette " imperceptible chose " passer entre eux, et elle savait aussi, comme une femme seule peut le savoir, qu’il en en était de même pour lui.

Elle avait ce sentiment étrange qu’il avait toujours fait partie de sa vie, qu’elle ne venait pas de le connaître, mais qu’elle le reconnaissait. Si elle savait à peine d’où il venait, elle savait qui il était : il était en elle et elle se sentait tout à lui. Elle n’avait même plus envie de se raisonner, elle n’avait même pas à accepter, les choses étaient et avaient toujours été ainsi…

A côté de tout cela, les gesticulations de Franck étaient bien dérisoires… C’est mi radieuse mi moqueuse qu’elle se tourna vers lui en souriant :

-C’est bon Franck, nous sommes tous épuisés, M. Spayer doit encore récupérer, on verra ça plus tard.

Todd, complètement rassuré maintenant, n’eut pas la force de lui dire qu’il voulait qu’elle reste… Il se contenta de retenir un peu sa main quand elle s’apprêtait à lâcher la sienne, et demanda d’une voix encore fatiguée :

-Sally ! Comment suis-je ici ?

Elle lui adressa à nouveau un sourire qui lui parut complice, et ajouta avant de franchir la porte :

-Reposez-vous maintenant, plus tard, quand ça ira mieux, nous parlerons de tout ça.

Il réalisa en effet qu’il avait beaucoup de questions à poser. Entre la peur de ce monde qui lui était totalement inconnu et la présence de Sally il avait oublié qu’il ne savait ni où il était, ni pourquoi, ni comment il était là. Ses idées devenant plus claires, il prenait conscience que la rencontre de Max et Sally sur cette plage n’avait dû être qu’un cauchemar pendant son long sommeil, mais il se demandait quel rôle exact avaient joué Franck et Sally dans sa venue ici…

De plus ils connaissaient son nom et ça il ne se l’expliquait pas. A moins qu’ils aient eu accès à sa puce, mais cela lui parut impossible.

Un éclair lui traversa l’esprit, et il s’étonna de ne pas y avoir pensé plus tôt : Sally était hors périmètre… il devait donc lui aussi se trouver hors périmètre ! Mais hors périmètre c’était la Zone Morte et rien ici ne pouvait y faire penser. Non, il savait bien à quoi ressemblait la Zone Morte ! Il était toujours dans le Territoire de Vie ! Impossible autrement…

Un drôle de bruit, ou un cri venant de l’extérieur attira son attention… Il se redressa sur les coudes et scruta la pièce autour de lui. Il était bien sur un chariot, des sangles pendaient sur les côtés, et tout autour un impressionnant amalgame d’écrans et d’appareils médicaux tous reliés par une forêt de câbles qui couraient au sol et sur les murs. Une installation pas très orthodoxe qui relevait plus du bricolage que de la technique. Avec précaution, et d’un pas hésitant il s’aventura dans la pièce. Dans un angle deux meubles vitrés contenant des dizaines de flacons et de matériel divers, et dans le prolongement un évier rainuré qui lui rappela une table de dissection.

Il s’arrêta un instant et tendit l’oreille… Le chuintement…Ce chuintement qui faisait jusqu’alors tellement partie du bruit de fond qu’il ne l’entendait même plus s’imposait maintenant à lui et envahissait tout son espace sonore. Il connaissait ce bruit mais ne voulait pas croire que ce soit possible… Il repéra dans la pénombre le placard bas mural d’où il semblait provenir. Non, ce n’était pas possible ! Pas ici ! Après une hésitation il ouvrit violemment les deux battants et tomba à genoux, les yeux écarquillés et le souffle coupé :

Bien calée sur ses amortisseurs anti-vibrations, clignotant de tous ses feux, l’extractrice ressemblait à un animal fantastique assoupi dans son antre…

mercredi 25 avril 2007

BLOC 21 épisode 19

Franck entra, rayonnant, et beaucoup plus détendu que la veille :

-Et bien, claironna-t-il d’un air enjoué, en voilà un vrai somme ! Y’en a qui ont de la chance de pouvoir dormir autant !

Près de onze heures s’étaient écoulées depuis le semi réveil de Todd, et Sally ne l’avait pratiquement pas quitté. Au début toute son attention allait aux divers moniteurs de contrôle, et les regards qu’elle lançait à Todd n’étaient que professionnels. Puis bercée, par le ronron des appareils médicaux elle avait passé quelques heures entre veille et assoupissement.

Un gémissement de Todd l’avait réveillée, elle s’était levée, et avait vérifié les branchements, ajusté la perfusion, puis s’était assise à nouveau et avait passé quelques minutes à l’observer avec tout l’intérêt requis… Puis, tout au long des heures qui suivirent, son état médical ne semblant plus poser de problème, elle avait commencé à le regarder avec d’autres yeux, d’abord intriguée par le léger sourire qui semblait habiter en permanence son visage au repos, inquiète dès qu’elle voyait son front se plisser ou qu’une grimace de douleur déformait son visage, et rassurée quand il se détendait à nouveau.

Elle avait pris le temps de tout détailler : le dessin de sa bouche rendue trop sèche par la fièvre et qu’elle humectait de temps à autre d’un coin de linge humide, les petites rides d’expression au coin de ses yeux, les fossettes enfantines qui se contractaient parfois spasmodiquement… Jusqu’au petit grain de beauté au coin de sa lèvre supérieure qui lui arracha un sourire attendri…

Elle aimait aussi observer son torse qui se soulevait calmement au rythme de sa respiration, ses bras et ses épaules qui sans avoir rien d’extraordinairement athlétique, offraient tout de même l’image de muscles bien dessinés. Elle gardait encore au creux de ses paumes le contact de sa peau, lorsqu’un peu plus agité que d’ordinaire, il avait tenté de se soulever, et que, le prenant par les épaules, elle l’avait doucement mais fermement remis à plat dos en le calmant d’un :

-Là, Todd… Tout va bien…Calmez vous, c’est fini…

Quand il fut à nouveau calme, elle ne l’avait pas lâché immédiatement, et toujours penchée sur lui, presque à sentir son souffle, elle avait négligemment laissé glisser sa main droite de l’épaule jusqu’à la poitrine et s’était attardée sous le sein gauche de Todd pour percevoir les battements de son cœur.

Elle s’était ensuite assise auprès de lui et était restée longtemps à l’observer, encore toute étonnée de son trouble… Afin d’éviter de trop réfléchir, elle s’était forcée à s’asseoir sur une chaise auprès de lui, lui tournant volontairement le dos, et elle avait voulu s’occuper l’esprit en tentant de s’intéresser au roman que Franck lui avait apporté pour meubler ses longues heures de veille.

Elle dut relire plusieurs fois les premières phrases, tant son esprit n’était pas à la lecture, et elle ne pouvait s’empêcher de tourner la tête trop souvent vers lui. Puis le temps passant, accrochée par l’intrigue il ne revint à son esprit qu’épisodiquement, jusqu’à ce que trois bips irréguliers la fassent sursauter juste au moment où elle se redressait pour calmer la raideur de son cou trop longtemps penché sur son livre.

Il avait ouvert les yeux et, gênée de le sentir inquiet, elle lui avait souri, en s’appliquant à s’adresser à lui le plus amicalement possible…

Quand Franck était entré, Sally perçut que sa voix exagérément joyeuse et son exubérance n’étaient que le reflet de son inquiétude de ces dernières heures : lui non plus n’avait pas dû beaucoup dormir.

lundi 23 avril 2007

BLOC 21 épisode 18

Tout d’abord, il crut encore entendre le doux ressac de la mer… Puis il réalisa, que ce n’était que le chuintement répétitif qu’il avait déjà entendu auparavant. Sa respiration semblait suivre le calme rythme des " bip-bip—bip" de l’écran vert. Les yeux encore clos il devinait la lumière autour de lui. Il décida de ne pas les ouvrir tout de suite, de se concentrer entièrement sur les bruits et les odeurs. Il se sentait en sécurité tant qu’il jouait les dormeurs, et avant de se manifester, il voulait s’assurer qu’il n’avait rien à craindre. Les voix qu’il avait entendues tout à l’heure n’avaient pas l’air inamicales, mais il voulait en être certain.
Il se revit enfant, caché dans le placard sous la cage d’escalier de la maison, ce fameux jour où surpris par un fermier voisin en train de chiper des pommes, il l’avait entendu hurler de colère:

-Je t’ai reconnu Todd Spayer ! Je vais aller voir ton père et tu vas le regretter.

En rentrant, il s’était réfugié dans sa cachette sous l’escalier, et avait attendu, pétrifié de peur et le ventre noué par l’horreur de son crime, le retour de son père. Il ne pouvait directement affronter son juge, et il savait que de son refuge, aux premiers mots de son père, il saurait la sévérité de la sentence qui l’attendait… Au lieu de cela, son père était rentré en lançant aussi joyeux que de coutume son habituel :

-Trevor Spayer est de retour chez lui ! Salut à toi ma femme, dans mes bras mon Toddy !

Et invariablement Todd se jetait dans ses bras, puis ils entamaient un combat sans merci que Todd remportait immanquablement. Todd sortit donc de sa cachette et se jeta encore plus joyeux que d’habitude sur son adversaire de père. Le voisin n’avait rien dit, et Todd s’était torturé pour rien.

Là, dans cet univers inconnu et peut être hostile, les yeux toujours fermés, il attendait donc ce signe qui lui ouvrirait la porte de ce placard qu’il venait de construire derrière ses yeux clos…

Il entrouvrit les paupières, très légèrement et devina entre le flou de ses cils une forme assise près de lui… A la première alerte il les refermerait comme un escargot rentre ses cornes au moindre danger… Devinant " qu’on " ne le regardait pas, il osa ouvrir ses yeux d’avantage, jusqu’à ce que l’image soit assez nette. C’était une femme, assise de trois quarts, tournée vers la lumière et qui semblait très absorbée. Elle lisait… Il ne pouvait voir que la pointe de son nez barré par une longue frange de cheveux noirs.

Au moment où elle changea de page, elle tourna brusquement la tête vers lui, comme pour s’assurer que tout allait bien, mais il avait déjà refermé les yeux… Quand il jugea qu’elle avait dû reprendre sa lecture, il les rouvrit avec précaution pour continuer son inspection. De part sa position il ne voyait que le haut de son corps, les épaules presque entièrement tournées et penchées sur le livre qu’il devinait. De temps à autre elle avait un petit raclement de gorge qui lui faisait légèrement secouer la tête et danser les cheveux.

Un instant elle porta la main à son visage et gratta légèrement le coin droit de sa narine, avant de passer rapidement la main sur sa nuque peut être ankylosée par une trop longue lecture. Elle accompagna ce geste d’un mouvement de la tête vers l’arrière, les yeux fermés, laissant apparaître deux lèvres finement dessinées entrouvertes sur des dents étonnamment blanches.

Todd sentait son rythme cardiaque s’accélérer, à nouveau sa tête se brouillait, la douleur dans le dos qu’il avait oubliée se réveilla, et l’écran vert envoya trois bips irréguliers. Elle se tourna vers lui et il n’eut même pas le réflexe de fermer les yeux. Tout en le fixant, elle posa calmement le livre et saisit son poignet au niveau du pouls. Son front d’abord inquiet se détendit, elle se leva sans lâcher son poignet et vint actionner quelque chose au-dessus de la tête de Todd avant de dire d’une voix forte mais calme :

-Franck ! Tu peux venir ? Il est réveillé.

Elle se rassit, face à lui maintenant, lui offrant un sourire affectueux qui acheva d’effacer toutes ses craintes, et lui dit d’une voix exagérément douce :

-Bonjour M. Spayer, vous vous sentez bien ? Je m’appelle Sally, Sally Purchase.

Il laissa passer un silence, et s’entendit répondre d’une voix si faible qu’elle lui parut étrangère:

-Je sais Sally, je vous connais déjà…

samedi 21 avril 2007

BLOC 21 épisode 17

Il sourit, autant de ses réflexions que du plaisir que lui procurait le fait de pouvoir enfin gratter sa joue gauche… Mais oui ! Il se grattait ! Ce réflexe si banal prenait pour lui des proportions étranges quand il repensait à la chape de plomb qui pesait sur lui il y a peu. Il pouvait même voir sa main et ses doigts, son bras était libre, Il fit le geste de retirer le sable de sa joue, mais il n’y en avait pas le moindre grain.

Il redressa la tête, tout étonné d’y parvenir. Il regarda ce qu’il avait pris pour un sol sablonneux : ce n’était qu’une plaque souple et finement granuleuse, qui gardait l’empreinte du côté gauche de son visage. De là partaient des fils reliés à un moniteur vert qu’il apercevait maintenant. Sur l’écran des chiffres et des colonnes de différentes couleurs qui changeaient constamment de longueur, rythmées par des «bip-bip » réguliers, avec en bruit de fond un chuintement sourd et sinusoïdal.

Il n’était pas sur le sol. Il était sur un chariot.

Une salle d’opération ? Oui, ça y ressemblait fortement. Il essaya de se retourner, mais il se sentit fermement maintenu par le dos. Sa tentative de mouvement réveilla légèrement la douleur qui était toutefois devenue maintenant facilement supportable….

Où était-il ? Que faisait-il là ? Comment y était-il arrivé ? Chaque effort de mémoire semblait le projeter face à un mur infranchissable.

Son deuxième bras était libre aussi. Il parvint à le ramener devant lui. Il prit appui sur ses deux mains et tenta de se soulever. Impossible. Tout ce qu’il obtint ce fut un concert de « bip-bip » stridents sur le moniteur vert. Reprenant appui sur ses avant-bras, il tourna la tête au maximum pour tenter d’apercevoir ce qui le retenait. Deux sangles lui barraient le dos, l’une au niveau des épaules, l’autre au creux des reins.

Il se laissa retomber sur le coussinet granuleux et tenta de réfléchir. Son dernier souvenir c’était…le box de Sally… Il se revit accoudé à la fenêtre… La douleur, violente, se réveilla et le fit renoncer. La tête lui tournait, les images se bousculaient, l’écran vert hurlait maintenant des

« bip-bip » désespérés. Il s’évanouit…

La porte s’ouvrit brusquement, deux blouses blanches se précipitèrent vers Todd inconscient.

-Vite, le stimulateur! 350mg !

L’écran vert s’affolait, toutes les colonnes bloquées au maximum, sifflant maintenant un

« biiiiiiiiiiiiip…….. »

strident et continu.

L’homme s’affairait autour de Todd, il défit nerveusement les sangles, le retourna sans ménagements sur le dos et entreprit un vigoureux massage cardiaque. La femme, professionnelle, dosa le stimulateur, brancha le cathéter au creux de l’avant-bras, vérifia l’écoulement, puis retira les gants de protection avant de revenir vérifier les pupilles de Todd.

- C’est bon Franck, il revient, dit-elle d’une voix calme.

Franck suait à grosses gouttes, il s’épongea le front, soulagé, avant de vérifier à son tour l’écoulement du stimulateur dans la perfusion.

- On a quand même eu chaud, lâcha-t-il dans un souffle, j’ai bien cru qu’on allait le perdre !

- Il est solide, sourit-elle, il a survécu, le plus difficile est fait.

- C’est ma faute, j’aurais dû laisser les sangles latérales jusqu’à ce soir… Pauvre type, il a sans doute repris conscience et il a dû se demander ce qui lui arrivait ! Je le rattache ?

- Non, c’est bon, je vais rester, vas-y toi, je t’appellerai quand il se réveillera, on ne sera pas trop de deux pour lui expliquer…

- OK, je t’apporte à boire et de quoi lire, ça pourrait être long !

mercredi 18 avril 2007

BLOC 21 épisode 16

Difficile de remettre les idées en place…La douleur était là, de la base de l’oreille droite jusqu’au milieu du dos. Sous sa joue gauche il sentait le sable. Autour tout était noir… Il essaya d’ouvrir les yeux, et ce n’est qu’après plusieurs tentatives infructueuses qu’il se rendit compte qu’ils étaient déjà ouverts. Il faisait nuit, oui, c’est ça, il devait faire nuit. Des images lui revenaient : un enfant sur une plage, le soleil dans les cheveux de Sally, le coquillage au creux de sa main, le box 12A, les aquariums multicolores…

Impossible de bouger, il avait l’impression qu’une main géante le maintenait plaqué au sol. Il n’avait aucun pouvoir sur ses membres. Il ne les sentait plus d’ailleurs. Il essaya mentalement de localiser son pied droit, mais en vain. Il s’entendait respirer, mais impossible de commander un quelconque mouvement. A part cette froide douleur, tout ce qu’il ressentait c’était ce sable sous sa joue… Ses yeux étaient ouverts, il en était sûr maintenant. Il respirait... Aucune odeur. Aucun bruit… Si, un battement de cœur, lointain… ou peut-être même était-ce son propre cœur qu’il entendait. Penser lui demandait des efforts surhumains. Il renonça.

La douleur s’intensifia, il avait l’impression que quelque chose de froid et dur traversait son corps de la base de son crâne jusqu’au milieu de la colonne vertébrale. Dormir, ne plus penser, tout effacer, dormir…

Une lumière violente l’arracha à sa léthargie et lui fit brusquement plisser les yeux Des voix puissantes mais incompréhensibles, comme si elles hurlaient dans l’eau résonnèrent en écho. Des ombres passèrent devant ses yeux, tout était flou. Une main qui lui parut immense se posa sans ménagements sur son front et un doigt souleva sa paupière. Les voix reprirent, plus claires, un homme et une femme. Il commença à percevoir quelques mots :

-………..devant……….normale……trois jours…

-……..solide……..stabiliser les fonctions…

Il eut envie de gratter sa joue, ce sable commençait à l’irriter sérieusement. Machinalement il essaya de porter sa main à son visage...Impossible, mais il crut sentir bouger ses doigts.

-Monsieur Spayer ? Vous m’entendez ?…. Todd ?…

Une main promena une fine torche devant ses pupilles, puis les voix reprirent, plus nettes maintenant :

- Tu peux desserrer les sangles latérales, laisse les dorsales en place jusqu’à demain encore. Double la dose de stimulateur ce soir, ça aidera à nous le ramener…

Les pas et les voix s’éloignèrent, à nouveau la nuit et le silence…

Monsieur Spayer… Il y avait des années qu’il n’avait pas entendu prononcer son nom. Qui d’ailleurs aurait pu le prononcer ? Pour le Ministère il était le « Dirigeur Todd », son voisin M.Hébert, quand il sortait encore et le croisait, lui donnait du « bonjour M. Todd »… A part ça, les rares fois où quelqu’un s’adressait à lui, c’était un simple « Monsieur ».Mais entendre prononcer « M.Spayer »!! Il réalisa que depuis l’instauration de la Nouvelle Vie – peu avant son arrivée à Central Ville au moment de sa première fonction de Récupérateur - plus jamais son nom n’avait été prononcé. Ecrit oui, et plutôt trop que pas assez ! C’est comme si les Ministères s’étaient lancé un défi pour savoir lequel d’entre eux allait éditer et collecter le plus grand nombre de formulaires en tout genre ! Mais prononcé…. Oui ! Une fois ! Lors de sa promotion, le Grand Dirigeur du Service des Recherches s’était adressé à lui en ces termes :

- M. Todd Spayer, bienvenue dans la grande famille des Dirigeurs. Dès cet instant vous serez pour tous « Dirigeur Todd ».

Il n’avait pas réalisé à ce moment là que « Monsieur Spayer » venait pratiquement d’être rayé de la carte !

samedi 14 avril 2007

BLOC 21 épisode 15

Des pas sur le sable… Absurde l’image de ces chaussures de ville, impeccablement cirées, sur lesquelles vient casser un pantalon gris finement rayé de beige… Au loin des rires clairs que n’arrivent pas à couvrir entièrement le ressac de la mer ni les cris moqueurs des goélands. Le soleil approche de l’horizon, les ombres s’étirent… Et toujours présent, lancinant, oppressant, si proche, le crissement des chaussures sur le sable. Le pas est régulier, métronomique, la démarche volontaire… L’homme sait où il va, rien ne l’arrêtera. Les rires approchent, le choc des vagues venant s’enrouler sur la grève se fait plus présent.

Elle ne l’a pas encore vu. Elle est là, on la devine dans le contre jour de ce soleil couchant. Elle est à genoux sur le sable, elle lance et relance le ballon multicolore à l’enfant qui rit aux éclats. Le soleil comme un projecteur souligne les courbes de son corps d’un halo flamboyant et illumine jusqu’à la dernière mèche de ses cheveux.

Lui avance toujours, improbable apparition, le chapeau de feutre vissé sur le crâne. Il avance sans hâte vers les rires de l’enfant.

Elle rit avec l’enfant, mais l’homme n’entend pas encore ses mots hachés par le vent et le ressac de la mer. Il la regarde, on dirait une danseuse orientale à genoux sur ce sable doré… Le soleil joue à lancer des éclairs de lumière sur l’arrondi de ses épaules et le haut de ses seins, à peine retenus par un maillot trop serré. Le vent taquin, cache son visage sous les mèches folles qu’elle écarte de temps à autre d’un revers souple de la main, laissant apparaître une constellation de taches de rousseur.

Brusquement, l’enfant laisse échapper le ballon. Il a vu l’homme…Elle tourne la tête, elle l’a aperçu aussi… Il est encore trop loin pour être sûre mais elle l’a vu…Ses yeux hésitent entre l’homme et l’enfant. Ses mains écartent maintenant fermement ses cheveux. Son rire s’atténue, puis cesse brusquement …

Les pas se sont arrêtés à une vingtaine de mètres… Les rires de l’enfant essaient de reprendre le jeu, puis cessent définitivement…Le ballon roule jusqu'à la mer et explose dans une vague…

Elle est toujours à genoux, les bras ballants maintenant. Elle ne voit plus que lui. Elle porte son avant-bras à son front, sa respiration s’accélère et soudain sa poitrine s’affaisse, son visage fond en larmes. Au prix d’un effort qui paraît surhumain, elle parvient à se mettre debout, et court vers lui, maladroite, éperdue, comme à bout de forces, ballotée par l’émotion trop forte qui la paralyse. Elle n’a même pas la force de crier, et c’est du fond de sa poitrine qu’elle laisse échapper, mi râle, mi sanglot :

-Max ! MAX … enfin !... Oh Max…

Elle s’écroule dans ses bras…on n’entend plus que le chant de la mer… Le temps reste suspendu…

Soudain, un claquement lointain déchire l’air. Les goélands s’arrachent du sol en raillant des "gag-ag-ag" énervés. Max, violemment projeté contre elle, écarquille des yeux incrédules, la bouche grande ouverte, déchiré par une violente douleur dans le dos… Elle hurle ! Max lui échappe et s’écroule sur lui-même à ses pieds ! Elle tente de le retenir et se retrouve hébétée, l’écharpe marron dans la main gauche. Au loin l’enfant pleure, puis hurle à en effrayer le vent. Le chapeau roule sur le sable emporté par la brise légère et déclenche l’envol de la troupe de goélands furieux… Elle tombe à genoux près de lui. Il repose là, le visage à demi caché par le sable, tout près de son poing crispé qui tremble encore.

Son corps se relâche, un voile de mort passe devant ses yeux, ses muscles se détendent, il pèse de tout son poids sur le lit de sable humide.

-TODD ! hurle-t-elle, Todd mon amour, pourquoi? Pourquoi?

Todd ne répond plus, un léger filet de sang, colore le sable. Son poing crispé s’entrouvre, et les doigts tremblants de Sally recueillent le tout petit sac de velours vert niché au creux de ses phalanges. Fébrilement elle l’ouvre, elle sait déjà ce qu’il contient, et ses larmes redoublent quand apparaît le tout petit coquillage nacré de bleu.

jeudi 12 avril 2007

BLOC 21 épisode 14

Il leva les yeux au ciel, nota qu’il se trouvait presque au dernier étage de l’immeuble… La lumière commençait à baisser… Tout en bas une balayeuse récoltait quelques goélands… Un employé en combinaison pourpre ramassait et jetait dans la benne à l’arrière de la balayeuse, les quelques malheureux volatiles qui bougeaient encore…

L’immeuble en face avait l’air mort, toutes fenêtres fermées…Son regard fut attiré par la seule fenêtre ouverte, deux étages plus bas.

- La rue est vraiment étroite mon cher Max ! se dit-il le sourire aux lèvres…"

Dans un premier temps son sourire se figea …Un plissement du front et une agitation spasmodique de son sourcil gauche révélèrent bientôt l’intense activité de son cerveau… Malgré son incrédulité, il dût se rendre à l’évidence : la fenêtre ouverte, là en face, était la fenêtre de son propre BOX ! Sa surprise ne venait pas du fait qu’après tout ces détours par le Hall des Enquêtes puis par le box de Sally, il ne se retrouve qu’à quelques mètres de chez lui : les trajets en tub-out réservaient souvent ce genre de surprise, car, comme au cours d’une partie de Colin Maillard, après plusieurs déplacements en aveugle, on pouvait facilement se retrouver au point de départ. Non, ce qui avait déclenché dans son esprit un feu d'artifice de questions, réponses, démentis, hypothèses qui finirent par lui donner la nausée, c’était autre chose… Il fallait qu’il se calme…

-Respire…Trois inspirations basses…trois hautes…une autre série…encore une dernière…

Quand il se sentit mieux, il rouvrit les yeux, fixa l’immeuble d’en face, puis les referma en faisant appel à ses souvenirs…

- Voyons, disons 16h… Je suis à ma fenêtre… »

D’abord léger un rythme de valse envahit l’air tout alentour… des mots revinrent :

“Petit point sur la rétine,

Image tout là-haut:

Un visage se dessine...

Merveilleuse photo!”

Une lumière qui apparaît à la troisième fenêtre de l’avant dernier étage de l’immeuble d’en face… Max, le chapeau de feutre vissé sur le crâne passe dans la rue…

- NON ! …un buzz…

- Retour chez moi…je prends mon casque…je suis attendu au salon 33… enquête Sally Purchase… tout là-haut une lumière à l’avant dernière fenêtre… quelqu'un est accoudé à la fenêtre...

Oui ! Voilà ! La fenêtre ! Cette fenêtre qu’il apercevait de chez lui ! C’était la fenêtre de Sally !

Il y avait quelqu'un chez Sally cet après-midi !

Partagé entre le soulagement d’avoir clairement résolu les causes de son trouble premier et l’affolement devant toutes les nouvelles questions qui se posaient à lui, Todd ne ressentit aucune douleur : il n’entendit qu’un choc sourd à l’intérieur de son crâne suivi d’une sensation étrange comme si quelqu’un avait actionné le disjoncteur de son cerveau.

La dernière image qu’il vit, comme un flash, ce fut la tenue de Sally lui échappant des mains et s’envolant dans un ciel étonnamment bleu… Puis tout devint noir…