Il y avait si longtemps que Todd n’avait plus ressenti cette douce caresse du soleil sur sa peau… Les yeux mi-clos, la tête couchée sur ses avant bras, il savourait cette sensation de trop chaud, de fines morsures sur son dos, effacées de temps à autre par une petite brise marine qui parvenait même à lui donner d’agréables frissons, en hérissant légèrement les poils de ses bras.
Semblant venir de très loin, et le tirant de sa somnolence, la douce voix de Sally se moqua :
- Si tu continues à rester comme ça, c’est le coup de soleil assuré ! Je ne sais pas si c’est bon pour ta cicatrice.
- Pas de souci, Franck est un artiste… Je suis si bien… Et en cas de problème tu auras le plaisir de tartiner mon dos avec tes mixtures !
En riant de bon cœur, Sally se coucha sur lui, encore toute humide de son dernier bain, et secoua ses cheveux comme pour lui offrir une douche apaisante :
- Tu sais que je t ‘aime toi ? murmura-t-elle à son oreille avant d’ajouter : Todd, oh Todd, j’ai peur que tout ça s’arrête… Je t’aime tant… J’ai l’impression de voler un bonheur auquel je n’aurais pas droit, j’ai peur qu’on vienne me le reprendre, qu’on me punisse de le vivre aussi intensément.
Elle enfouit son visage dans la nuque de Todd, se serra encore plus fort contre lui, déposant de temps à autre de petits baisers câlins dans son cou… Il était au paradis, bercé par le murmure de la mer et la pression régulière des seins de Sally dans son dos à chacune de ses inspirations…
Il faut dire que les journées et les nuits qu’ils avaient vécues depuis que Franck avait réimplanté la puce dans le dos de Todd leur avaient presque fait oublier que leurs heures étaient peut-être comptées. Ils s’étaient aimés sans retenue, riant comme deux enfants, savourant chaque minute de bonheur, croquant la vie comme si la terre s’était arrêtée de tourner. Et tout cela sous le regard complice de Franck, inquiet au début de leur insouciance, avant de se dire qu’après tout, même si leur avenir était plus qu’incertain, il n’y avait pas de raison pour qu’ils se privent de ces quelques instants de bonheur. En souriant ironiquement de l’image, il pensa que c’était peut-être une sorte de cigarette au condamné que la vie leur offrait. Et puis contrairement au condamné, aussi minime soit-il, il leur restait quand même un espoir de vie, Il n’était pas dit qu’il ne réussirait pas !
Sally s’était laissée rouler sur le sable à côté de Todd, le bras replié sur les yeux pour cacher le soleil…
- Tu sais Todd, je n’imaginais pas qu’on pouvait aimer aussi avec son corps…
- Comment « aimer aussi avec son corps » ? Je ne comprends pas…
- Je veux dire que le plaisir du corps pouvait aussi faire partie de l’amour, et que ce plaisir lui même, qu‘on le donne ou le reçoive, venait enrichir les sentiments pour l’autre. Jusque là, pour moi, les deux étaient séparés. J’ai déjà éprouvé ce qui ressemblait à de l’amour pour des êtres, j’ai aussi connu seule ou avec d’autres les plaisirs du corps, mais pour moi il n’y a jamais eu de lien entre les deux.
- Tu peux expliquer, j’avoue que je ne comprends toujours pas.
- Bon, Franck par exemple, je l’aime beaucoup, nous avons partagé tant de choses, vécu tant de moments de bonheur ou de découragement qu’il fait partie de moi. J’aime me blottir dans ses bras, le serrer contre moi, mais jamais je ne voudrais l’embrasser comme je t’embrasse, jamais je ne voudrais que ses mains ou sa bouche me caressent comme toi tu me caresses. Je n’ai aucune envie de partager les plaisirs du corps avec lui !
- Mais j’espère bien ! se moqua Todd, quoique Franck n’aurait peut-être pas dit non !
- Tu es bête !… Par contre il m’est arrivé une fois d’aller avec des amis dans un Centre de Plaisirs, et là j’ai pu jouer avec mon corps et celui des autres,… Et si j’ai éprouvé une forme de plaisir, je n’ai ressenti aucun amour pour ces êtres… D’ailleurs je n’y suis jamais retournée, car j’ai nettement eu le sentiment que ces jeux là n’étaient pas pour moi. Je ne me suis pas sentie à ma place, j’ai eu l’impression que ce n’était pas moi.
Todd eut l’impression qu’on venait de le poignarder en plein ventre… Sally dans un Centre de Plaisirs ! Sa Sally au regard si propre et si profond ! Et elle avait l’air de trouver tout cela anodin… Des images de mains étrangères, parcourant le corps de Sally lui donnèrent la nausée. Non, pas elle, ce n’était pas possible ! Avec des efforts surhumains pour masquer son trouble, il laissa aller d’une voix la plus naturelle possible :
- Ah bon, tu es allée dans un Centre de Plaisirs ? C’est bien ? Je ne connais pas du tout. C’était il y a longtemps ?
- Je sais plus… C’était cet hiver, un soir des amis m’ont proposé d’y aller, eux ce sont des habitués. J’y suis allée moitié par ennui, moitié « pour voir », sans savoir si j’allais vraiment participer à leurs jeux. Au début j’étais un peu inquiète, mais après quelques verres j’ai commencé à regarder autour de moi avec curiosité. L’ambiance était agréable, tout le monde était très poli, très respectueux. De temps à autre je sentais des mains me caresser, mais il suffisait que je les écarte pour qu’elles n’insistent pas. Puis mes amis sont montés à l’étage en m’expliquant que les jeux se déroulaient là-haut, et m’ont demandé si je voulais les accompagner. Je les ai suivis tant par curiosité que pour ne pas rester seule au milieu de ces étrangers. J’ai même demandé à mon amie de rester près de moi, je n’étais quand même pas trop rassurée.
Todd faillit hurler STOP ! ! ! Il sentait le sang battre à ses tempes, son cœur s’affoler, et son ventre se serrer douloureusement. Mais il ne put s’empêcher d’entendre la suite, essayant de se persuader que plus il irait profond dans la douleur, plus les mots de Sally et les images qu’ils faisaient naître en lui le blesseraient, plus il parviendrait à anesthésier son mal. Combattre le mal par le mal, il ne voyait plus que cette planche de salut. Et c’est d’une voix très calme presque détachée, qu’il insista :
- Oui, je comprends, tu n’avais pas l’habitude… Et là-haut alors, c’était comment ?
- Il y avait là des couples ou des groupes de personnes enlacés, jouant avec leurs corps pendant que d’autres les observaient. Au bout d’un moment je me suis aperçue que j’étais seule, mes amis à leur tour étaient partis « jouer ». J’ai encore repoussé des mains qui me cherchaient, avec la curieuse sensation d’être un élément rapporté. Pourtant, je me sentais observée et le regard des autres sur mon corps presque dénudé ne m’était pas désagréable.
Mon regard a été attiré par une femme au corps magnifique, et aux longs cheveux blonds qui jouait près de moi sur une banquette avec celui qui s’est avéré être son ami. Elle a dû percevoir mon trouble et lui parler car il est venu vers moi et m’a demandé :
- Tu veux venir jouer avec mon amie ?
Il m’a prise par le bras, gentiment et je l’ai suivi… Nous avons joué avec nos corps tous les trois. C’était la première fois que j’embrassais une femme, c’était très doux… Je me souviens qu’elle me répétait que j’étais belle.
Mes amis m'ont dit plus tard qu'ils m'ont cherchée, et quand ils m'ont vue ils ne sont pas restés pour ne pas me mettre mal à l’aise. D’autres personnes sont venues nous regarder, mais ça ne me gênait pas, je crois que j’étais comme absente, ou plutôt j’avais l’impression que je flottais au-dessus de moi et que je m’observais. Le plus étrange quand j’y repense c’est que les seuls mots que nous ayons échangés, avant de nous quitter, c’est quand je leur ai demandé leur âge. Je ne sais pas pourquoi je leur ai posé la question, peut-être pour humaniser un peu cette relation… Ils étaient plus jeunes que moi.
Quand je partais, elle m’a donné le code de sa colonne info pour que je les contacte à nouveau, mais je ne l’ai jamais fait.
- Et pourquoi ?
- Je sentais que ce n’était pas la vraie Sally. Non pas que je ne me sois sentie « sale » après, mais je ne voulais pas que cette expérience m’affaiblisse psychologiquement. J’ai voulu l’assumer simplement comme un épisode de ma vie.
- J’ai chaud, dit Todd en se levant, je crois que je vais aller me baigner.
Il courut vers la mer, se jeta dans une vague, nagea quelques brasses, puis plongea vers le fond où il hurla sa douleur, expulsant d’énormes chapelets de bulles qui vinrent éclater à la surface, criant à la mer et au ciel son désespoir assourdi.